Sa dernière lettre est très explicite:
«17 août 1756,
... «Ce monstre de d’Argenson, tout en prônant votre victoire, a grand soin d’ajouter que, sans M. de la Galissonnière, tout aurait échoué. Il fait entendre qu’il a fait plus que vous, comme si le concours des forces de terre et de mer n’avait pas été nécessaire pour cette expédition! Il prétend que vous avez agi en soldat plus qu’en général, et que vous devez vos succès, plus au hasard et à des circonstances heureuses qu’à vos talents. Jugez de ma colère quand on m’a rapporté ces propos. J’ai été chez le garde des sceaux qui pense toujours comme je vous l’ai mandé. Il m’a assuré que le roi lui paraissait déjà moins satisfait qu’il l’avait été: il va se laisser gagner et vous perdrez peut-être tout le mérite d’une superbe expédition.
«Mme de Pompadour qui paraît être maintenant exaltée sur votre compte, peut changer demain. Je sais que d’Argenson a passé hier quelque temps chez elle; et je crains qu’il ne jette son venin sur tout ce qu’il approche. Vous savez par expérience qu’elle vous aime selon l’occasion, et qu’aujourd’hui votre amie, elle sera demain contre vous. Il se présente une foule d’aspirants pour commander; et sûrement Soubise ne sera pas oublié.
... «Je vois qu’en général on est fâché de vous voir victorieux: une bonne défaite les aurait tous rendus contents... Venez promptement: on doit toujours profiter du premier moment... Soyez ici au plus tôt pour dissiper cet essaim de reptiles qui s’assemblent contre vous dans cette pétaudière.
«Brûlez cette lettre[480].»
[480] M. de Lescure, dans ses Mémoires autobiographiques de Richelieu, donne cette lettre comme inédite et absolument authentique. Elle est, au surplus, tout à fait dans le caractère de l’intelligente créature qui l’écrivit; et l’avenir en démontra suffisamment la sagacité.
Richelieu ne tint pas compte de cette dernière recommandation: peut-être ne lui parvint-elle pas en temps utile, car il était de retour à Paris, dans la nuit du 30 au 31 août, au milieu d’un énorme concours de peuple qui l’acclamait bruyamment.
Quand il vint à la Cour, remarque Luynes, «on le trouva maigri, mais d’ailleurs en bonne santé». Le roi l’accueillit assez froidement: il se contenta de lui demander s’il avait mangé des figues de Minorque: «On les dit excellentes», ajoutait Louis XV, qui, à l’exemple de tous les Bourbons, prisait fort les plaisirs de la table.
Quant à d’Argenson, il «chercha querelle» à Richelieu pour son retour, et «rejeta la chose sur Madame, qui en était enthousiasmée et ne l’appelait que le Minorquin[481]». Il donna encore au Maréchal d’autres preuves de sa malveillance, en écourtant «la liste de grâces» que lui avait proposée le vainqueur de Port-Mahon. Celui-ci, prudemment, «se tint alors derrière le rideau pour frapper contre les deux partis», aussi bien d’Argenson que la Marquise et Bernis[482].