[483] Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis (édition Frédéric Masson), 2 vol., 1878, t. I, p. 312. Bernis ne fut secrétaire d’État aux affaires étrangères que le 27 juin 1757.—Richelieu, dans ses Mémoires authentiques, consacre une notice des plus curieuses à Bernis, qu’il appelle une «comète qui avait bien une queue très longue, mais à qui il manquait une tête» capable de tenir dignement sa place dans le Conseil. Richelieu signale les origines du ministre, ses liaisons féminines, surtout avec Mme de Pompadour, dont il était, à l’occasion, le teinturier.
Le protégé de Mme de Pompadour, que Louis XV voulait déjà nommer ministre d’État, dans les derniers jours de décembre 1756, aurait pu écrire stupéfié, pour ne pas dire indigné. Eh quoi! ce prestolet d’abbé, parce qu’il avait su plaire à la favorite, entrait tout droit au Conseil, alors que lui, duc de Richelieu, Maréchal de France, illustre par sa naissance et par ses victoires, restait une fois de plus dans l’antichambre ministérielle!
Trois jours après, un coup de théâtre, autrement inattendu, devait surprendre et bouleverser la Cour de Versailles. Le 5 janvier, à la tombée du crépuscule, Louis XV allait quitter le palais pour se rendre à Trianon. Son carrosse l’attendait sous la voûte; et le prince, assez mal éclairé par la lueur incertaine de deux flambeaux, atteignait déjà la dernière marche, quand il s’écria:
—«Duc d’Ayen, on vient de me donner un coup de poing.» Grand émoi. Le Maréchal de Richelieu, qui était derrière le roi, s’écrie à son tour:
—Qu’est-ce que c’est que cet homme avec son chapeau? Le roi tourne la tête, il porte la main à son côté, la retire pleine de sang et dit:
—Je suis blessé: qu’on l’arrête et qu’on ne le tue pas.»
Damiens, qui avait frappé Louis XV, «était rentré si vivement par la trouée qu’il avait faite que personne n’avait vu le coup[484]».
[484] Journal du duc de Croÿ (édit. de Grouchy et Cottin, 1906), t. I, p. 365. Les relations de l’attentat de Damiens sont fort nombreuses, et, sauf quelques variantes sans intérêt, concordent assez bien dans tous leurs détails. Nous avons choisi de préférence celle de Croÿ qui met plus directement en scène Richelieu.—Le Maréchal ne put témoigner au procès; il était parti pour l’armée.
Mais lui seul était resté couvert; et ce fut la remarque de Richelieu qui le fit arrêter aussitôt par un valet de pied et par un garde du corps.
Avec une présence d’esprit qui ne l’abandonnait pas dans les circonstances les plus critiques, le Maréchal, malgré son dépit et ses rancœurs, comprit tout le parti qu’il pouvait tirer de la situation; et, comme s’il eût été, par destination, le conseil et l’appui des favorites dans l’embarras, il s’échappa du chevet du roi pour aller trouver Mme de Pompadour qu’on avait éloignée et lui offrir, avec ses consolations, le réconfort d’un absolu dévouement[485].