[503] Cette Correspondance, parue en 1789, par les soins du Général de Grimoard, sort évidemment de l’officine de Soulavie. C’est, dans cette même maison de librairie, que se débitèrent plus tard, en partie, les Mémoires de Saint-Simon, annoncés d’ailleurs sur une feuille de garde et déjà connus par une édition antérieure.

En réalité, ce grand pourvoyeur des armées royales ne prévoyait, dans les opérations futures de Richelieu, qu’une démonstration militaire, assurément heureuse, mais semblable à celle des campagnes précédentes; aussi le blocus, foudroyant, pour ainsi dire, du corps de Cumberland, semble-t-il, en dépassant toutes les espérances, déranger tous les plans. Bernis, qui ne laisse jamais échapper l’occasion de critiquer Richelieu (il savait plaire ainsi à la favorite), Bernis estime que le Maréchal fut le plus imprudent des hommes, en allant «forcer l’armée hanovrienne dans un camp marécageux[504]».

[504] Bernis: Mémoires et Lettres (édités et authentiqués par M. Frédéric Masson), t. I, p. 406.—Dictés quelques années plus tard, dans le silence du Cabinet, les Mémoires concluent presque toujours, et parfois fort injustement, à la condamnation de Richelieu. La Correspondance, écrite au jour le jour, est, au contraire, moins suspecte de partialité.

C’était cependant un coup de maître; car, le 8 septembre, le fils du roi d’Angleterre se résignait à la capitulation connue dans l’Histoire sous le nom de Convention de Closter-Seven. Les stipulations, dictées par Richelieu, étaient bien telles qu’il ne cessa, en toute occasion, de les rappeler. Les troupes allemandes mercenaires, réunies sous les ordres de Cumberland, devaient, comme celles de Hanovre, être internées dans des campements déterminés, ou renvoyées dans leur pays et s’engager à ne plus servir contre la France, pendant la durée de la guerre[505].

[505] Dans son Traité des grandes opérations militaires (3e édition), t. I, p. 318, Jomini dit qu’il fallait «détruire ou prendre l’armée»; c’était un coup mortel pour Georges II et la France eût été l’arbitre de la paix.—De même, Napoléon, à Sainte-Hélène (Mémoires publiés par Montholon, t. V, p. 213) estime la Convention de Closter-Seven «inexplicable». Le duc de Cumberland, disait-il, était perdu; il était obligé de mettre bas les armes et de se rendre prisonnier; il n’était donc possible d’admettre d’autres termes de capitulation que ceux-là.—Le geste, chevaleresque comme celui de Fontenoy, lequel coûta si cher à l’armée française, est la seule explication qu’on puisse donner de cette capitulation imparfaite, «un traité véritable», affirme M. F. Masson.

Mais, pour ménager l’amour-propre des vaincus, et, sans doute, par un de ces sentiments chevaleresques dont la tradition fut bien oubliée depuis, Richelieu avait laissé aux soldats leurs armes[506]. Il avait foi dans la parole de leurs chefs. Ce fut une généreuse imprudence dont la France allait bientôt payer les frais.

[506] Marquis de Valfons: Souvenirs, (2me édition Émile-Paul) p. 290. Pour témoigner son estime à cette armée vaincue, Richelieu n’avait pas voulu introduire dans la capitulation la clause du désarmement, mais d’après les confidences faites à Valfons, il «avait toujours compté la faire exécuter». Bernis écrira plus tard que le Maréchal l’exigea brutalement.

Deux jours avant, le 6 septembre, le roi de Prusse avait écrit au vainqueur une lettre restée célèbre, lettre presque suppliante sous sa forme désinvolte, où Frédéric, aux abois, pressentait le petit-neveu d’un homme d’État, illustre entre tous, sur l’éventualité de son intervention—qui serait un bienfait—auprès de Louis XV: «Un Richelieu ne pouvait rien faire de plus glorieux, que de travailler à rendre la paix à l’Europe[507].» Le Maréchal lui répondit, en termes d’une exquise politesse, qu’il n’avait aucune instruction dans ce sens, mais qu’il allait envoyer immédiatement un courrier à Versailles, pour rendre compte au roi des ouvertures de Frédéric. On sait quelle suite fut donnée à cette pressante démarche. Louis XV fit aviser son ennemi—l’ennemi de Mme de Pompadour—qu’il emploierait jusqu’à son dernier soldat pour réduire le roi de Prusse[508].

[507] Frédéric était, d’ordinaire, moins obséquieux avec nos officiers supérieurs. Au dire de Voltaire, il traitait les généraux français de «généraux de comédie». Sa lettre à Richelieu, telle que la publient les Souvenirs de Valfons, diffère, dans ses termes, de celle qui est restée classique. Il s’y trouve (p. 312) notamment cette phrase que ne contient pas le document historique: «Il est impossible que le roi de France désire ma perte entière; c’est trop contre ses intérêts et je ne puis le croire véritablement mon ennemi.»

[508] Marquis de Valfons: Souvenirs, p. 313. «L’abbé de Bernis, ministre des affaires étrangères, obsédé par le comte de Stahremberg, ambassadeur de Vienne, qui lui représentait toujours le roi de Prusse sans nulle ressource, défendit, de la part du roi, à M. de Richelieu, d’entrer avec lui dans nulle négociation, déclarant que le roi emploierait jusqu’à son dernier soldat pour le réduire.» Déjà, au moment où Richelieu entrait en campagne, le duc de Cumberland avait écrit au Maréchal pour négocier la paix; et celui-ci lui avait répondu, en termes très fermes, quoique très mesurés, que le roi l’avait envoyé uniquement pour combattre. Richelieu n’en avait pas moins communiqué au gouvernement la requête de l’ennemi; et Bernis lui déclara que le roi consentirait volontiers à la paix, le jour où ses alliés auraient reçu les réparations qui leur étaient dues.