Voltaire, qui avait fini par se réconcilier avec son ami le prince-philosophe, sans oublier toutefois les avanies dont celui-ci l’avait abreuvé quatre années auparavant, Voltaire cherchait, de son côté, à émouvoir le Maréchal sur le sort de Frédéric. Il le représentait résolu au suicide, s’il se voyait à bout de ressources; et «sa sœur, la margrave de Bayreuth, ne lui survivrait pas». Voltaire en parlait savamment, puisqu’il était en correspondance suivie avec l’un et l’autre.

Ce n’était pas, comme on l’a trop souvent répété, qu’il sollicitât quelque lâche complaisance de son héros pour le roi de Prusse; il était convaincu, au contraire, que Richelieu terminerait cette campagne comme il avait déjà terminé «celle du Hanovre et de la Hesse...». «Oui, disait-il, vous jouirez de la gloire d’avoir fait la guerre et la paix.»—Une paix à jamais mémorable, c’était bien le rêve que poursuivait le général victorieux.

Aussi avait-il accepté, pour la négociation qui devait y conduire, la médiation du roi de Danemark, suggérée par l’ambassadeur de France Ogier. Le ministre Lynar, représentant du prince, Lynar, dont l’Angleterre payait, suivant Bernis, les bons offices, donnait au Maréchal l’illusion qu’il était l’homme nécessaire en de telles conjonctures; et, pour flatter une vanité accessible à toutes les idolâtries, il avait fait exécuter le buste en marbre du vainqueur, la tête ceinte d’une couronne de lauriers[509].

[509] Mémoires et Lettres de Bernis, t. II, p. 19.—Soulavie affirme également la traîtrise de Lynar.

Richelieu, dès l’entrée en pourparlers, avait expédié à Louis XV un courrier pour lui annoncer le projet de capitulation. Bernis crut que cette dépêche «exposait une simple idée»; et l’homme qui, précédemment, tenait pour la dernière des imprudences la manœuvre militaire de Richelieu, lui signifia aussitôt «qu’il n’y avait point d’autre négociation à faire avec les Hanovriens qu’en forçant leur camp et qu’en les culbutant dans l’Elbe, que le Maréchal ne devait pas oublier comment ils avaient violé, en 1744, la convention de neutralité que le roi avait stipulée avec eux».

Louis XV approuva la réponse de son ministre, mais non sans une pointe de scepticisme:

—«Vous ne connaissez pas le Maréchal: ce qu’il annonce comme un projet est peut-être déjà exécuté; dépêchez un second courrier et annoncez, de ma part, à M. de Richelieu de n’entamer aucune négociation et de renvoyer à Fontainebleau (où la Cour était alors) toutes celles qui pourraient être entamées[510]

[510] Mémoires et Lettres de Bernis, t. II, p. 20.

Le roi ne s’était point trompé. Deux jours après son entretien avec Bernis, le duc de Duras arrivait à la Cour, porteur des articles de la capitulation signée par Richelieu et Cumberland.

«Jamais surprise ne fut égale à la mienne, écrit le ministre; elle augmenta en voyant la manière dont cet acte était dressé; j’y vis à l’instant tous les malheurs qui devaient naître d’une si dangereuse imprudence[511]. Le Maréchal de Richelieu avait déjà instruit toute la Cour et Paris de son triomphe par ses lettres. On disait hautement qu’il avait fait mettre bas les armes à une armée entière, que la paix était faite. Dans la même matinée, arriva la nouvelle de la victoire des Russes, remportée bien malgré lui par le général Apraxin sur les Prussiens, en sorte que le public ne douta pas que ces deux événements ne terminassent la guerre. Presque tous les ministres applaudissaient à la gloire du Maréchal; et les femmes qui comptaient bientôt revoir leurs maris et leurs amants étaient enchantées.»