[511] Ce qui n’empêche pas Bernis, dont les variations furent si nombreuses en cette affaire, de joindre tout d’abord ses plus chaudes félicitations à celles du roi, de la Marquise et de toute la Cour.—Jobez (La France sous Louis XV, t. V, p. 41) signale, lui aussi, l’enthousiasme de Bernis et reproche au ministre de n’avoir pas immédiatement ratifié la capitulation.
Duras gagna même à l’enthousiasme général la charge de premier gentilhomme de la Chambre.
Or, d’après Bernis, Richelieu n’avait d’autre pouvoir, comme «général d’armée», que de «faire une capitulation» qui devenait un traité après sa «ratification». Les articles pour lesquels le duc de Cumberland avait engagé sa parole d’honneur et qui devaient être exécutés dans le plus bref délai, n’étaient, toujours au dire de Bernis, qu’un trompe-l’œil: l’ennemi avait voulu gagner du temps, pour réduire à néant les avantages de Richelieu; le Maréchal aurait dû imposer une date ferme et prendre des otages.
Le raisonnement ne laissait pas que d’être subtil: peut-être était-il juste au point de vue diplomatique; mais il dissimulait mal le dépit de ministres jaloux d’un succès qu’ils n’avaient pas prévu, et surtout l’appréhension de Mme de Pompadour que le triomphe, si largement escompté, du prince de Soubise n’en fût amoindri.
Cependant, on n’envoie pas la ratification instamment réclamée par Richelieu. Et Bernis en revient toujours à l’irrégularité, pour ne pas dire l’inanité, de la Convention de Closter-Seven. Le Maréchal, dit-il, a craint de s’enfoncer dans les boues du pays et de compromettre sa réputation militaire par l’attaque du camp de Stade qu’il jugeait périlleuse. S’il l’eût enlevé de force, l’armée du prince de Cumberland était perdue sans ressources, adossée qu’elle était à l’Elbe, un bras de mer à cet endroit. Elle eût mis bas les armes: c’était alors une véritable capitulation[512].
[512] Pouvait-on reprocher à Richelieu d’avoir épargné le sang de ses soldats, puisqu’il avait la «parole d’honneur» de Cumberland; et, en réduisant l’armée ennemie au désespoir par un coup de force, n’exposait-il pas la sienne aux hasards d’une action que la chance des batailles pouvait retourner contre elle? Bernis, lui-même, ne le laisse-t-il pas entendre (t. I, p. 406)? D’ailleurs, dans le chapitre, si intéressant que les Mémoires authentiques consacrent à Bernis, Richelieu s’exprime, en termes des plus amers, sur la conduite du ministre à son égard. Alors qu’il pensait avoir laissé à la Cour un de ses meilleurs amis dans la personne de Bernis, celui-ci, prétendant à tort, sur de fausses apparences, que le Maréchal avait voulu le faire exclure du Conseil, lui «jouait un tour plus cruel encore pour l’État», car ce fut lui, affirme Richelieu, qui «fit rompre la Capitulation». Les Mémoires authentiques passent très rapidement sur la Convention de Closter-Seven; le Mémoire de 1783, remis à Louis XVI, la défend, au contraire, longuement et non sans chaleur.
Ici, Bernis fait trop voir qu’il est le porte-parole de la Marquise; il ajoute que, si Richelieu a bâclé cet «acte» avec autant d’irréflexion, c’est qu’il n’a pas voulu laisser au prince de Soubise la gloire de conquérir la Saxe et d’en chasser le roi de Prusse.
Bernis n’était pourtant pas si rassuré sur le sort du protégé de la Marquise, car il écrivait, le 27 septembre, au comte de Stainville, ambassadeur de France à Vienne:
«Pourvu que M. de Soubise ait le temps d’être secondé par M. de Richelieu, le roi de Prusse aura de la peine à se sauver de l’équipée qu’il a faite[513]...»
[513] Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis (édit. F. Masson). Lettre à Stainville, t. II, p. 121.