Déjà, trois jours auparavant, dans cette même Correspondance, dont les impressions contredisent si souvent les appréciations des Mémoires, Bernis confiait à Stainville les embarras que donnaient à Soubise les troupes des Cercles, où chacun des principicules qui les avaient fournies prétendait commander. Mais la Convention de Richelieu le rassurait: il l’estimait «très bonne dans un sens[514]».
[514] Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis (édit. F. Masson). Lettre à Stainville, 24 septembre, t. II, p. 118.
C’était un leurre. Las d’attendre, le Maréchal était parti, conformément à ses instructions, avec presque toute son armée, pour le campement d’Halberstadt. Il devait y rester du 28 septembre au 5 novembre. Il commettait là une double faute: il se condamnait d’abord à l’inaction; puis il ne laissait devant Stade qu’un rideau de troupes, trop faible pour exercer un rigoureux contrôle sur la stricte exécution des clauses de la capitulation par les armées hessoise et hanovrienne[515].
[515] Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis (édit F. Masson), t. II, p. 25.—Lettre à Stainville, t. II, p. 131.
Dans ses Mémoires, Bernis, ratiocinant sur un fait de guerre, qu’il juge aujourd’hui désastreux, dit que «s’il avait été le maître, il aurait rejeté cette monstrueuse capitulation et rappelé le général qui avait eu l’imprudence ou la malice de la conclure[516]».
[516] Soulavie est plus explicite encore que Bernis: celui-ci, en parlant de malice, laisse entendre que Richelieu a voulu jouer un bon tour à Soubise et à sa protectrice: «Soulavie va plus loin, dit M. F. Masson, il affirme (Mémoires, t. IX, p. 198) que Richelieu correspondait avec Frédéric au moyen d’une machine à chiffrer, que lui, Soulavie, remit à Lebrun, le ministre, le 10 octobre 1792, et il tire de cette complicité entre les deux amis de Voltaire des conclusions auxquelles je renvoie le lecteur et qui sont de nature à édifier sur le patriotisme des diplomates révolutionnaires.»
Et, comme pour justifier des retards, auxquels participait d’ailleurs le Cabinet de Saint-James, on épiloguait à Versailles, avec Bernis[517], sur «ce singulier traité conclu entre trois personnes, qui n’avaient aucun pouvoir des Cours au nom desquels ils traitaient... M. de Lynar est parti de Francfort apparemment par les ordres du roi (de Danemark) son maître, mais sans aucun pouvoir par écrit; M. de Cumberland n’en avait point du roi son père et M. de Richelieu n’en avait aucun du roi.»
[517] Luynes (t. XVI, p. 248), toujours l’écho des bruits de la Cour, en consigne les acerbes critiques: «Il n’y a rien d’écrit, tout était verbal. Il n’a rien été stipulé par rapport aux troupes de Hesse et de Brunswick, ni pour qu’elles fussent désarmées, ni pour qu’elles ne servissent point pendant un certain temps contre les troupes françaises et autrichiennes et leurs alliés. Il a été dit seulement qu’elles seraient réparties et dispersées suivant la volonté de leurs Souverains. Il est vrai qu’avant la Convention dont il vient d’être parlé, le ministre de Brunswick à Vienne y avait conclu un traité, par lequel il était porté que les TROUPES SERAIENT DÉSARMÉES, CE QUI N’A POINT ÉTÉ EXÉCUTÉ.» Le traité était le fait de Stainville (Bernis, t. II, p. 9).
Le Maréchal tenait, au contraire, sa Convention pour bonne; et, flairant déjà la mauvaise foi de ses co-contractants, il entendait que les termes de la capitulation fussent immédiatement exécutoires.
Cependant, Bernis s’était ravisé; pensant qu’après tout cette Convention, régulièrement observée, pouvait être avantageuse et glorieuse pour le roi, il avait décidé Louis XV à l’accepter. Celui-ci écrivit donc à Richelieu qu’il la ratifierait, aussitôt que le roi d’Angleterre l’aurait sanctionnée de sa signature. En même temps, Bernis retournait au Maréchal son acte modifié et stipulant le désarmement des troupes hessoises: «M. de Richelieu, écrivait-il à Stainville, voudra bien dorénavant, dans ce qui touchera au politique, attendre que je lui fasse passer les ordres du roi[518].»