D’autres griefs, beaucoup plus graves, et malheureusement trop justifiés, étaient depuis longtemps formulés contre le Maréchal: «Le pillage de notre armée, disait Bernis à Stainville, a été poussé à l’extrême; et, sur cet article, M. de Richelieu n’est pas excusable[537].»
[537] Mémoires et Lettres de Bernis (édit. F. Masson), t. II, p. 178. Lettre du 30 janvier 1758.—D’après Duclos (Mémoires, t. II, p. 286) Bernis avait proposé à Richelieu, avant qu’il ne partît, d’augmenter ses appointements; mais le Maréchal, «colorant son avarice d’un air de dignité, refusa, disant qu’il ne devait renoncer à aucun de ses droits de général».
Ce «pillage», Richelieu l’avait instauré, et comme méthodiquement organisé, dès son entrée en terre allemande; et l’abus de ces exactions était devenu si criant que nos soldats—toujours friands de ces surnoms pittoresques—avaient baptisé leur général en chef «le petit père La Maraude».
Il va sans dire qu’ils suivaient ce déplorable exemple et que l’armée était en proie au plus effroyable désordre, comme à la plus avilissante gabegie. Quelle nouvelle contradiction chez un homme qui nous en a déjà offert de si nombreuses et de si déconcertantes! Alors qu’au moment où sa fortune militaire lui permettant d’anéantir toute une armée, il avait eu un geste à la fois humain et généreux, il livrait tout un pays, malgré les instructions précises de son gouvernement, aux horreurs d’un pillage en règle, qu’allait aggraver encore le châtiment d’une infraction aux lois de l’honneur. Les protestations du landgrave ne reposaient donc pas sur des faits imaginaires; et le duc de Cumberland, retiré à Londres, avait pu dire, en parlant de la conquête du Hanovre par les Français, que les «alliés de l’Angleterre étaient quarante mille poltrons fuyant devant cent mille bandits[538]». Frédéric lui-même, Frédéric qui avait tant de méfaits de ce genre sur la conscience, oubliant la lettre pateline qu’il avait adressée deux mois auparavant à Richelieu, lui fit écrire par son frère, le prince Henri, que des représailles seraient exercées sur les officiers français prisonniers, si le pays continuait à être aussi impitoyablement dévasté[539].
[538] Galerie des aristocrates et Mémoires secrets (attribués à Dumouriez), 1790.—L’auteur va même jusqu’à dire (tant les opinions en matière d’honneur sont variables!): «Il est impossible à tout brave homme aimant sa patrie de désapprouver l’infraction du traité de Closter-Seven; notre façon de jouir de nos conquêtes a légitimé la rébellion: elle était juste et forcée.»
[539] Soulavie: Mémoires du Maréchal de Richelieu, t. IX, p. 194.—Faur: Vie privée, t. II, p. 184.
Plus tard, quand il fut question des déprédations et des contributions excessives infligées à ces «victimes innocentes», comme il les appelait lui-même, le Maréchal invoquait, pour légitimer ses exactions, les droits de la guerre et ceux des généraux en chef. Les précédents, hélas! ne manquaient pas. C’était, entre autres, les rapines du grand Villars, sous lequel Richelieu avait servi et plus récemment, celles de Maurice de Saxe et de Löwendahl, d’illustres guerriers, et... d’abominables pillards, mais qui n’étaient pas Français[540].
[540] Si l’Histoire doit juger sévèrement un tel abus de la force et un tel mépris du droit des gens, quelle ne sera pas la rigueur de sa sentence contre les arrières-petits-fils de ces «innocentes victimes», contre leurs chefs et leurs souverains, dont les exécutions militaires, à l’aurore du XXe siècle et dans une guerre sans précédents, ont dépassé en horreur tout ce que l’imagination peut concevoir de plus inique, de plus atroce, de plus barbare? Ces modernes Vandales nient, contre l’évidence, quand ils ne s’en glorifient pas, leurs attentats à la justice et à la propriété, à la liberté et à la vie des peuples—ce patrimoine éternel de l’humanité. Quel contraste avec la mentalité française, même sous le règne du pouvoir absolu! L’opinion publique se prononça énergiquement, dans notre pays, contre le système de défense de Richelieu.
Le Maréchal rentra donc dans Paris, comme le dit Moufle d’Angerville[541] avec son âpreté coutumière, «chargé de dépouilles glorieuses sans doute, s’il les eût acquises en combattant, mais honteuses, puisqu’elles étaient moins le fruit de ses victoires que de sa cruauté et de son avarice».
[541] Moufle d’Angerville: Vie de Louis XV, t. VI, p. 54.