D’autre part le ministre avait fait tenir de sages conseils à Richelieu par l’intermédiaire de M. de Beauvau. Il l’exhortait à modérer la vivacité de ses récriminations, car les plaintes arrivaient chaque jour, plus nombreuses et plus pressantes, du pays de Hanovre[546]; et Richelieu devait avoir à cœur, dans l’intérêt de son honneur, de chercher une «justification» éclatante et publique, nécessaire pour la gloire du roi et du nom français, justification qui serait insérée «dans les gazettes».

[546] Luynes: Journal, t. XVI, pp. 340-343.—Mémoires et Lettres de Bernis, t. II, p. 133.

A Paris, également, l’opinion publique se montrait implacable. Elle accusait Richelieu de trahison—mot dont on abuse en France, pour flétrir des généraux ou des diplomates malheureux; idée qui devait se cristalliser, par la suite, dans le vocable, resté ineffaçable depuis plus de cent cinquante ans, de Pavillon du Hanovre[547].

[547] Moufle d’Angerville: Vie de Louis XV, t. VI, p. 54: «Il porta l’impudence au point de s’en (de ses exactions) ériger, en quelque sorte, un trophée par un pavillon superbe, qu’il fit construire aux yeux de la Capitale, et que les persifleurs, par une dérision amère, appelèrent le Pavillon du Hanovre

Aux yeux des adversaires irréductibles du Maréchal, ce magnifique palais représentait moins le bénéfice inavouable de la campagne, que le prix d’une honteuse forfaiture. Dieudonné Thiébault, le père du général et l’un des familiers de Frédéric, formule de graves accusations contre l’honneur militaire de Richelieu, pour les avoir entendues dans la bouche de «plus de cent Prussiens». Après la capitulation de Closter-Seven, Dunkelmann, le gardien du trésor de Frédéric, transporté à Magdebourg, aurait offert une somme considérable au Maréchal, qui l’accepta, pour qu’il n’allât pas plus loin. Car, avec ses «trois bataillons ruinés» et ses 1.500 déserteurs, la défense de Magdebourg était impossible. Et, «depuis, ajoute Thiébault, Dunkelmann a constamment joui de la confiance du roi et d’une considération particulière dans le public[548]».

[548] Thiébault: Mémoires (édition Barrière), t. II, p. 199.—Soulavie reconnaît également que Magdebourg n’aurait pu résister et déduit de l’inaction de Richelieu qu’il devait être «de connivence» avec le roi de Prusse. Depuis, Sainte-Beuve, toujours très dur pour le Maréchal, cite cette phrase perfide (Premiers lundis, t. XI) de Frédéric, faisant allusion aux contributions de guerre perçues par Richelieu: «Il n’est pas douteux que les sommes qui passèrent entre les mains du Maréchal, ne ralentirent considérablement dans la suite son ardeur militaire.» Mais Sainte-Beuve ajoute prudemment «je me méfie de Frédéric». Par contre, Faur affirme que Richelieu resta toujours «fidèle» à ses devoirs. Ce qui est certain, c’est que l’échec d’une capitulation qu’il estimait inattaquable, semble l’avoir hypnotisé au point de lui enlever tout esprit de direction et de décision.

Mais, autant la rapacité du vainqueur, en pays conquis, est indéniable, autant sa vénalité sur le champ de bataille n’est guère vraisemblable. Elle eût été plus inepte encore qu’odieuse. La prise de Magdebourg (et les instructions données au généralissime la prévoyaient) assurant le succès définitif de la campagne, Frédéric était perdu; et le Maréchal dictait, comme il y comptait bien, la paix à l’Europe.

Peut-être Richelieu avait-il trop sacrifié aux exigences de son esprit vaniteux et léger, en continuant sa correspondance avec Frédéric. Déjà Bernis, à propos de la première lettre qui en avait marqué les débuts, l’avait doucereusement persiflé, dans sa dépêche du 3 octobre à Stainville: «M. de Richelieu est un peu embarrassé d’une lettre pleine de louanges que le roi de Prusse lui a écrite en lui proposant de faire la paix. Le Maréchal ne serait pas fâché de la faire en effet et le Danemark aussi.»

Dans d’autres dépêches, ou dans ses Mémoires, Bernis constate, non moins malicieusement, et à plusieurs reprises, que Frédéric amuse Richelieu, ou lui tend des pièges, soit directement, soit par l’intermédiaire de la margrave de Bayreuth. Mais c’est encore cette même lettre du 3 octobre, adressée à Stainville, qui trahit, par une insinuation adroitement voilée, le peu de bienveillance de Bernis pour le Maréchal, bien qu’il se défende toujours de lui vouloir aucun mal.

Le ministre écrit donc à Stainville qu’il a fait mettre à la Bastille un «émissaire» du comte de Newied, «le plus intrigant des comtes de l’Empire», dont la correspondance avec le roi de Prusse vient d’être découverte à Vienne. A vrai dire, «on n’a rien trouvé dans les papiers de cet émissaire»; il a simplement déclaré qu’un secrétaire du Maréchal de Richelieu «avait proposé de donner Neuchâtel à notre amie pour l’attacher au roi de Prusse».