Le détenu n’était pas un inconnu pour Bernis: c’était un chambellan du margrave d’Anspach, nommé Barbut de Maussac, qui était venu une première fois à Paris, en février 1757, et déjà, sans doute, comme agent secret du comte de Newied[549].

[549] M. Frédéric Masson qui a consulté les Archives des Affaires étrangères pour avoir le mot de cette mystérieuse énigme, n’a rien trouvé de plus que les faits signalés par Bernis. Il croit que le comte de Newied était un espion à la solde, et de l’Autriche, et de la Prusse. (Note des Mémoires et Lettres de Bernis, t. II, pp. 122-124.) Mais, dans un article du Correspondant, du 25 avril 1914, les Ancêtres du nouveau roi d’Albanie, les princes de Wied-Newied au XVIIIe siècle, l’auteur, le comte Palluat de Besset, a repris la question et présente «l’intrigant» désigné par Bernis, comme un pacifiste désintéressé, soucieux de rétablir les bonnes relations entre la France et la Prusse.

Or, le 7 juillet de cette même année, Frédéric écrivait à sa sœur, la margrave de Bayreuth:

«Puisque, ma chère sœur, vous voulez vous charger du grand ouvrage de la paix, je vous supplie de vouloir envoyer M. de Mirabeau[550] en France. Je me chargerai volontiers de sa dépense: il pourra offrir jusqu’à cinq cent mille écus à la favorite pour la paix; et il pourrait pousser ses offres beaucoup au-delà, si, en même temps, on pouvait l’engager à nous procurer quelques avantages. Vous sentez tous les ménagements dont j’ai besoin dans cette affaire et combien peu j’y dois paraître; le moindre vent qu’on en aurait en Angleterre pourrait tout perdre.»

[550] Le chevalier, puis bailli de Mirabeau, frère puîné du Marquis.

Frédéric avait le goût de la correspondance, et plus encore celui des promesses, quitte à ne pas les tenir: c’est, on le sait, dans les traditions de la diplomatie prussienne.

Mirabeau remplit sa mission, mais sans succès. Parallèlement, l’«espion» du comte de Newied s’efforça de s’acquitter de la sienne. Le 6 août, il portait une lettre de son maître au Maréchal de Belle-Isle, lequel lui remettait sa réponse. Le 22, de retour à Newied, il rendait compte à un envoyé du roi de Prusse de sa négociation; et le 23, Frédéric recevait une lettre signée Van der Hayn, qui l’engageait à céder à Mme de Pompadour, «cette femme insatiable», les deux principautés de Neuchâtel et de Valengin, «dont il ne faisait rien[551]». Dans ce but, le roi de Prusse devrait envoyer à la Cour de Versailles Barbut de Maussac qui «promet la plus heureuse issue».

[551] De fait, Frédéric n’attachait aucune importance à la possession de deux provinces, «à 300 lieues de Berlin», disait-il. On sait du reste que Neuchâtel fut réuni solennellement à la Confédération Helvétique en 1858.

Ce fut, en effet, une belle ambassade: le chambellan du margrave d’Anspach et son digne auxiliaire, le colonel Balbi, munis de faux passe-ports, arrivaient à peine à Paris, qu’ils étaient arrêtés tous deux comme espions de Frédéric, et menés à la Bastille, d’où Maussac ne put sortir qu’un an après[552].

[552] Dans son article du Correspondant, M. Palluat de Besset cite, d’après la Politische Correspondenz B 15 Prusse C.D. supplément X, une lettre datée du 25 septembre 1757, dans laquelle Frédéric autorise «ses amis» à promettre de sa part la cession VIAGÈRE de Neuchâtel et de Valengin à la favorite, «se flattant que Mme de Pompadour emploiera tout son crédit, afin que les articles de paix lui soient avantageux».