Le duc de Richelieu ne fut pas inquiété, pour le moment du moins. Il avait participé, cependant, au complot; et nous ne serions pas autrement surpris que sa culpabilité fût déjà connue. La Fillon, cette entremetteuse, qui avait si bien renseigné Dubois, comptait, dans sa clientèle, plusieurs roués de la Cour, et parmi eux, le duc de Richelieu[75], à qui sa vantardise et sa réputation de brillant conteur faisaient oublier maintes fois les notions de la plus élémentaire prudence.

[75] Soulavie, dans ses Mémoires de Richelieu, dit que son héros avait conservé des anecdotes singulières de la maison en question, «Anecdotes que les auteurs de sa Vie privée ne copieront point aussi impunément que celles des quatre premiers volumes de la 1re édition de ces Mémoires».—Ces anecdotes «singulières» ne paraissent pas avoir été jamais publiées.

Le malin singe qu’était Dubois (et qui sait si, avant Buvat et avant la Fillon, il ne tenait pas en main tous les fils de l’intrigue?) voulut attendre sans doute que Richelieu, s’endormant dans une trompeuse sécurité, lui livrât, en se livrant lui-même par d’imprudentes paroles, des secrets jusqu’alors ignorés.

Mais, pour être aussi étroitement surveillé, le jeune duc n’en avait pas moins des intelligences dans le camp ennemi. Il commençait déjà à mettre en pratique le système d’influences qui devait lui assurer par la suite de si précieux avantages. Il faisait de la femme, qu’elle fût sa maîtresse ou son amie, une alliée et une associée. Or, il s’en trouvait une qui, vivant dans les meilleurs termes avec le Régent, tenait Richelieu au courant des faits et gestes du prince. Ce fut ainsi que l’ancien aide de camp de Villars put apprendre au Maréchal, dans les derniers jours de 1718, qu’on devait l’arrêter le 31 décembre (dans l’affolement de la première heure on voyait des conspirateurs partout). Et Richelieu n’avait nullement tenté de se prévaloir de cet avis confidentiel auprès du Maréchal; car Villars reconnaît qu’il reçut le même avertissement d’un certain Pinsonneau, «homme de mérite, attaché, pendant 30 ans, au secrétariat du ministère de la Guerre[76]». Le héros de Denain en fut malade de saisissement.

[76] Mémoires du Maréchal de Villars (édit. Vogüé), t. IV, p. 123.

S’il avait été soupçonné à tort d’avoir voulu pactiser avec l’Espagne, Richelieu, au contraire, allait être bientôt convaincu d’avoir devancé les offres de trahison.

«Vous serez le bienfaiteur de votre patrie, lui écrivait Alberoni.»

Des lettres de ce même prélat à l’adresse de Richelieu avaient été interceptées et remises à Dubois. Celui-ci en avait pris connaissance; et le garde des sceaux d’Argenson les avait fait tenir, bien et dûment recachetées, au destinataire, par un agent provocateur qui lui aurait promis monts et merveilles au nom de Philippe V.

Est-ce absolument exact[77]? En tout cas, Richelieu avait entamé des pourparlers avec l’Espagne et consenti à soutenir ses revendications contre le Régent, même au détriment de la France[78].

[77] Le marquis d’Argenson laisse entendre (Mémoires, t. I, p. 23) que son père, le terrible garde des sceaux, avait, suivant l’habitude constante de son administration, un agent, peut-être un serviteur de Richelieu, en contact permanent avec le duc.—Le mémorialiste ajoute que le garde des sceaux, l’auteur de l’arrestation de Richelieu, avait les preuves certaines de la culpabilité de son justiciable.