«M. le duc d’Orléans, note Dangeau (Journal, t. XVIII, 23-24), dit qu’il a quatre lettres de sa main, écrites au Cardinal Alberoni, dont il y en a trois de signées. Il demandait, pour récompense de ses services, qu’on lui promît de le faire colonel du régiment des gardes.»

[78] D’après Lemontey (Histoire de la Régence, t. I, pp 232-233), on trouva la lettre d’Alberoni qui accréditait un de ses agents, Marini, auprès de Richelieu; et on représenta à celui-ci deux billets écrits de sa main à deux émissaires du ministre espagnol, ainsi qu’une lettre adressée par Richelieu au Maréchal de Berwick pour lui demander de laisser quelque temps encore son régiment à Bayonne. «Vous aurez été sans doute surpris d’apprendre, écrivait Dubois à Berwick le 1er avril, par le courrier que M. Le Blanc a dû vous dépêcher hier, que M. le duc de Richelieu devait livrer Bayonne aux Espagnols, et qu’il a été mis à la Bastille où il n’a pu disconvenir de son intelligence avec le cardinal Alberoni.»

Pour quelle raison et dans quel but? La question n’a jamais été suffisamment éclaircie.

Il semble néanmoins qu’en cette occurrence, Richelieu ait obéi tout à la fois aux suggestions d’un amour-propre profondément ulcéré et à des considérations, autrement blâmables, d’intérêt personnel.

Un manuscrit du temps[79] que nous avons découvert à la Bibliothèque de la Ville de Paris, et dont l’auteur nous est inconnu, nous paraît fournir une explication vraisemblable des motifs qui déterminèrent Richelieu, étant donnée la mentalité, un peu trouble et complexe, de ce héros de boudoir. Ce qui ne laisse pas d’être piquant, c’est que la même version se retrouve, en partie, dans les Anecdotes de Rulhière, ce joli roman d’amour pervers, écrit longtemps après l’historiette suivante, sous l’inspiration, sinon sous la dictée du principal intéressé:

«Les défenses menaçantes que le duc de Bourbon avait faites à Mlle de Charolais, sa sœur, de voir le duc de Richelieu, non plus que les affronts sanglants qu’il avait fait faire à Richelieu, même pour le détourner de son amour pour sa sœur, bien loin de désunir ces deux tendres cœurs, n’avaient fait que resserrer les doux liens qui les enchaînaient.

«On employa des moyens plus efficaces; on prit des mesures pour leur ôter les occasions de se voir. La Princesse, ne pouvant renfermer en soi la tristesse que lui causait la privation de son amant, cherchait à se soulager par ses larmes. Le Duc, son frère, l’ayant trouvée un jour fondant en pleurs, crut, non sans raison sans doute, qu’elle était grosse et lui dit qu’on aurait soin d’envoyer chercher une sage-femme pour l’accoucher[80]. Ces discours, joints aux autres duretés qu’on lui témoignait, la portèrent à consentir à la proposition que lui fit son amant de la faire enlever, pour la conduire en Espagne où il méditait de se retirer.

[79] Manuscrit 6691, Mémoires pour servir à l’Histoire de France ou Recueil contenant plusieurs anecdotes de la Cour, par le Marquis de ***.

[80] D’après le Journal, les Mémoires et Correspondance de Marais (1863), t. I, pp. 340 et suiv., un dialogue du même genre se serait établi, mais quinze mois après, entre Mlle de Charolais et la Princesse, sa grand’mère; Mlle de Charolais: Je suis grosse.—La Princesse: Eh bien, ma fille, il faut accoucher.

«Les choses ainsi arrangées du côté de l’amour, le duc de Richelieu s’adressa au Cardinal Alberoni qui, pour lors, comme on sait, régentait la Monarchie et la famille royale d’Espagne. Il lui offrit de faire passer son régiment qui était sur les frontières, au service du roi d’Espagne, et l’assura que Saillant, son ami, en ferait de même, moyennant que son Éminence voulût envoyer de l’argent à ce dernier, pour redresser ses affaires qui étaient fort dérangées.»