En effet, Mlle de Charolais avait fait l’impossible, comme le racontait la Palatine, pour épouser Richelieu; et celui-ci, indigné, suivant Rulhière, des propos tenus sur «la disproportion» d’un tel mariage, aurait offert à Cellamare de donner à l’Espagne Perpignan et le régiment qu’il y commandait, si Philippe V le dotait d’une souveraineté dans son royaume qui lui permît d’épouser... Mlle de Valois.

Dans la pensée de Richelieu, la préférence qu’il accordait à la fille du Régent sur la sœur du duc de Bourbon, devait mortifier cruellement le duc d’Orléans que détestait Philippe V. Cellamare, enchanté, avait accepté la proposition, mais le courrier qui avait emporté le projet de traité, avait été arrêté et fouillé en cours de route.

L’auteur des Mémoires pour servir à l’Histoire de France attribue la découverte de la correspondance secrète de Richelieu à des causes autrement romanesques.

Pendant que le duc, pour assurer le succès de l’enlèvement de Mlle de Charolais, négociait avec l’Espagne, «il eut occasion de sentir que Mme de Berry[81], fille du Régent, était plus aimable que Mlle de Charolais. Il abandonna celle-ci pour se donner tout entier à la première, qui reçut sa déclaration d’amour d’une manière à lui faire comprendre qu’on n’en resterait pas aux paroles et qu’on ne désirait que de la réalité. Mlle de Charolais, touchée au vif de la désertion de son amant, publia le dessein qu’il avait formé à son occasion de se jeter dans le parti espagnol. Le Régent en fut informé, et, soit par tendresse pour sa fille qui aurait perdu en Richelieu un de ses amusements, soit qu’il ne trouvât pas à propos de le laisser passer au service de Philippe V, qu’il regardait peut-être comme le seul capable de lui fermer le chemin du trône, il fit observer la conduite de Richelieu. On intercepta des lettres d’Espagne[82] par lesquelles on fut convaincu de ses projets qui furent bornés par la Bastille.»

[81] L’auteur ou le copiste a commis évidemment un lapsus. C’est Mlle de Valois qu’il faut lire; non pas que Richelieu n’ait bénéficié des faveurs de la duchesse de Berry, cette autre fille du Régent; mais ce dut être plus tard. La Gazette de la Régence, d’E. de Barthélemy, dit cependant (p. 328) que Richelieu «devra sans doute sa liberté à la Duchesse de Berry».

[82] Correspondance de Madame (édit. Jœglé, 1880), t. II, 30 mars 1719, 7 heures du matin.

La Bastille!

Superstitieux comme beaucoup de libres-penseurs (et nous constaterons qu’il fut toute sa vie l’un et l’autre), Richelieu était hanté de cette idée qu’une troisième détention dans la prison d’État lui serait fatale. Il l’avait dit à «la jeune duchesse d’Estrées[83]» et «à bien d’autres». Aussi, quelle ne dut pas être sa terreur, quand, après avoir été oublié près de trois mois, en son hôtel de la Place Royale, il vit, autour de son lit, dans la matinée du 29 mars (il s’était couché à 5 heures) toute une bande d’archers[84], que dirigeait M. de Sourches, grand-prévôt de la maison du roi, chargé de le conduire à la Bastille! Mais, grâce à sa présence d’esprit, Richelieu se ressaisit aussitôt. Il avait sous son chevet, au dire du familier vendu à d’Argenson, une lettre d’Alberoni qui eût suffi à le faire décapiter. Il invoqua, en se levant, les exigences d’un besoin naturel, et, sous prétexte d’y satisfaire pudiquement, il enleva avec prestesse le billet compromettant, et l’avala avec non moins de subtilité[85].

[83] Les correspondants de la Marquise de Balleroy (édit. E. de Barthélemy, 1883), t. II, p. 43.

[84] Buvat: Journal de la Régence (1865, 2 vol.), t. I, p. 269.—Les Mémoires du Marquis d’Argenson, t. I, p. 23, disent que les archers étaient au nombre de 20, commandés par Duchevron, lieutenant de la prévôté.—Dangeau, de même (XVIII, 23).