[93] Mémoires de Villars, t. III, p. 133.
En revanche, la Palatine éclate en reproches, en invectives, en malédictions contre l’homme qu’elle hait le plus au monde. Il semble que la défection de Richelieu l’ait stupéfiée. Comment, dit-elle, ce fourbe est encore venu, le 28 mars, chez le marquis de Biron, grand ami du Régent, protester de son dévouement pour mon fils et de son ardent désir de regagner son régiment, pendant qu’il échangeait avec Alberoni les lettres les plus abominables[94]. Ce n’est qu’un «cerveau brûlé». Il n’est pas, d’ailleurs, de termes injurieux dont elle ne l’accable. Et même elle en imagine un absolument inattendu et qu’elle répète fréquemment: elle l’appelle «le gnome», car «il ressemble à un lutin». De tout temps, et surtout chez les femmes, le cerveau allemand, si épais qu’il soit, se montra volontiers accessible au romantisme nébuleux du monde fantastique.
[94] Correspondance de Madame, duchesse d’Orléans (édition Jœglé, 1880), t. II, 30 mars 1719.
Une lettre de la Palatine du 31 mars concilie assez bien les opinions contradictoires émises par des témoignages contemporains sur l’attitude du prisonnier devant les magistrats enquêteurs: «Aussitôt qu’on a montré au duc de Richelieu sa lettre à Alberoni, il a avoué tout ce qui le regarde personnellement, mais il n’a rien dit au sujet de ses complices[95].»
[95] Correspondance de Madame (édit. Brunet), 1863, t. II, p. 83.
La lettre du 17 avril expose l’ensemble des griefs, justifiés ou non, de cette ennemie implacable.
«Le duc de Richelieu est un archi-débauché et un poltron. Il ne croit ni en Dieu, ni en sa parole; de sa vie il n’a rien fait et ne fera jamais rien qui vaille; il est ambitieux et faux comme le diable... Je ne le trouve pas aussi bien que toutes les dames qui sont folles de lui. Il a une fort jolie taille et de beaux cheveux, le visage ovale et des yeux très brillants; mais tout, dans sa figure, indique le drôle; il est gracieux et ne manque pas d’esprit, mais il est d’une insolence rare, c’est le pire des enfants gâtés. La première fois qu’il fut mis à la Bastille, ce fut pour avoir dit qu’il avait été au mieux avec Mme la Dauphine[96], et avec toutes ses jeunes dames, ce qui était le plus horrible des mensonges; la seconde fois, ce fut parce qu’il fit lui-même savoir que le chevalier de Bavière voulait se battre avec lui[97].»
[96] Ibid., (édit. Jœglé), 1863, t. II, 27 avril 1719.
[97] Voir [page 29].—C’est vraisemblablement sur cet incident, vrai ou faux, mais diversement conté par Dangeau, que se greffa, à cette époque, la légende de la poltronnerie de Richelieu.
Mais Madame avait beau vitupérer la «folie» des nobles amies du détenu: elles ne s’en montraient pas moins ardentes à défendre la cause de Richelieu, et, faute de mieux, à lui adoucir les rigueurs de sa captivité. Bien que le prisonnier affectât, par fanfaronnade, de ne pas prendre au sérieux les menaces du Régent, de cet «ogre» qui, sous le «masque de Barbe-Bleue», prétendait avoir entre les mains de quoi faire couper quatre fois le cou au conspirateur, MMlles de Valois et de Charolais, oubliant leurs griefs réciproques, se concertaient pour sauver «une tête si chère».