La légende veut que ces deux princesses[98] aient pu se faire ouvrir, de nuit, les portes de la Bastille et pénétrer jusqu’à leur amant. Elles apportaient avec elles des briquets et des bougies, de l’argent et des bonbons; et tous trois, dans l’horreur de ce noir cachot, préparaient les réponses que devait faire l’accusé aux interrogatoires de Le Blanc et de d’Argenson.
[98] Les Mémoires de Maurepas—une autre publication de Soulavie—disent (t. II, p. 154) que Mlle de Valois était enceinte des œuvres de Richelieu; n’ont-ils pas confondu avec Mlle de Charolais?
Cependant, au bout de quelques jours, sur l’insistance des princesses, le garde des sceaux consentait à se relâcher de sa sévérité. Richelieu fut transféré de sa tour, comme l’écrit Mlle de Launay, dans une chambre moins incommode.
Mais, «la proximité d’un homme si alerte obligea de prendre les plus grandes précautions. Le lieutenant du roi (il était amoureux de la mémorialiste) crut devoir mieux serrer les clefs qu’il avait accoutumé de laisser à ma porte, devant laquelle les habitants du quartier passaient pour aller à leur promenade. Quoiqu’ils fussent toujours bien accompagnés, on ne voulait pas laisser sous les yeux cet objet de scandale[99].»
[99] Mémoires de Mlle de Launay, p. 227.
Dès lors, Richelieu put se faire servir par un de ses valets de chambre et se procurer des livres, un tric-trac et même une basse de viole (un violoncelle)[100]; il était, nous l’avons vu, grand amateur de musique.
[100] Journal de Dangeau (t. XVIII, pp. 23-24), 3 avril.
Il obtint, en outre, par l’intermédiaire de Le Blanc, la faveur d’aller dîner avec certains de ses compagnons de captivité chez le gouverneur. Mlle de Launay nous dit quelles étaient les autres distractions de cet amoureux en cage:
«En sortant de table, comme il faisait extrêmement chaud, nous nous mîmes à la fenêtre. Le lieutenant me proposa de chanter: je commençai une scène de l’opéra d’Iphigénie[101]; et le duc de Richelieu, aussi à sa fenêtre, chanta ce qu’Oreste répond dans cette scène convenable à notre situation. Maisonrouge (le lieutenant du roi) qui pensa que cela m’amusait et qui peut-être voulait faire diversion, me laissa achever toute la scène.»
[101] Iphigénie en Tauride, opéra-tragédie, par Dupré et Danchet, musique de Deschamps et Campra (1704).