La surveillance, qui avait jusqu’alors étreint Richelieu, se relâchait sensiblement.
Le Régent lui-même fermait les yeux; et l’intéressant prisonnier se promenait fréquemment sur le bastion «la perruque frisée, en habit brodé ou en robe de chambre de soie rose floquetée de rubans blancs». Et ce fut bientôt, par la rue Saint-Antoine jusqu’à la Bastille, la promenade de la Cour, pour admirer ce joli petit seigneur, envoyant sourires et baisers aux charmantes dames, qui se pressaient aux fenêtres des maisons voisines ou à la portière de leurs carrosses, «pour voir cette belle image», grogne la Palatine.
Car si son fils commençait à désarmer, elle ne dérageait pas, tout en écrivant l’histoire à sa façon. Elle ne voulait pas que le «gnome» fût primitivement de la conspiration de Cellamare: «Il avait ourdi une intrigue de son côté; il s’était mis dans la tête de se rendre un personnage tellement considérable, qu’on ne pourrait lui refuser un mariage très au-dessus de tout ce qu’il pouvait prétendre; lorsqu’il a vu que cet espoir s’évanouissait, il s’est, par dépit, jeté dans un complot[102].»
[102] Correspondance de Madame (édit. Brunet), t. II, p. 103, 30 avril.
Madame s’était faite ainsi l’écho d’un bruit de Cour, auquel Mlle de Charolais s’efforçait de donner consistance, mais en innocentant à fond Richelieu: «L’affaire de Bayonne ne saurait être vraie, disait-elle, car le duc, qui n’a rien de caché pour moi, m’en eût parlé.»
Cette Amazone qui eût, de grand cœur, dégaîné pour son chevalier, se refusait à voir le Régent; et celui-ci, d’autre part, était querellé, chaque jour, par sa fille, Mlle de Valois, impatiente de savoir Richelieu en liberté.
Jusqu’alors, Madame n’avait parlé de cette princesse qui lui tenait par les liens du sang. Mais le scandale devenait maintenant trop public pour qu’elle en dissimulât l’énormité à ses correspondants. C’est, le 12 mai, à Saint-Cloud qu’elle leur signale «l’horrible coquetterie» de sa petite-fille avec cet «endiablé» duc de Richelieu, assez fat pour laisser traîner les lettres que lui écrivit Mlle de Valois. Les jeunes gens de la Cour les ont vues: on y lisait que la princesse «lui donnait rendez-vous ici». La grand-mère n’a pas voulu se charger de sa petite-fille, malgré le désir qu’en témoignait sa bru, «parce qu’on ne la trompe qu’une fois». (Elle avait donc été déjà la dupe de Mlle de Valois). Elle a «horreur de cette évaporée». Puis elle se retourne contre son fils: «Ce duc impertinent et hardi se moque de tout. Il fait le fier à cause de la bonté du Régent pour lui. Châtié comme il le mérite, il mourrait sous les verges... Je ne suis pas cruelle de ma nature; mais ce polisson-là, je le verrais pendre sans verser une larme[103]!» Voilà bien la sensibilité allemande!
[103] Correspondance de Madame (édition Jœglé), t. II, 12 mai.
Il semblait, en effet, qu’à mesure que les récriminations devenaient plus vives de part et d’autre, le duc d’Orléans penchât davantage pour l’indulgence. Dès les premiers jours, il avait laissé pressentir cette volte-face:
—«On en apprend plus qu’on n’en veut savoir», disait-il à Villars, qui l’interrogeait sur la culpabilité de son protégé[104].