Un ordre du roi, contre-signé par le Régent, l’exilait, à bref délai, dans son domaine de Richelieu. C’était une application du système de «la relégation» à l’intérieur (on lui donnait d’ailleurs ce nom), système commun à la plupart des détenus, quand ils étaient mis en liberté.

Avant de partir pour «le lieu de son exil» (encore un terme du temps), le duc avait suivi son oncle par alliance, le cardinal de Noailles, à Conflans, dans la somptueuse demeure des archevêques de Paris. C’était l’indication qu’avait donnée le Régent à Mlle de Charolais, qui lui avait fait demander «en secret» l’autorisation de se rencontrer avec son amant, avant qu’il ne quittât définitivement Paris. Elle avait su depuis qu’il était à Saint-Germain: elle s’était empressée d’y courir[114].

[114] Correspondance de Madame (édition Brunet), t. II, p. 151, 2 septembre 1719.

En effet, Conflans était trop voisin de la grande ville, pour que Richelieu ne fût pas tenté, dès que le vénérable prélat était endormi, de lui fausser compagnie et d’aller rejoindre ses belles amies, qui l’attendaient impatiemment sous les lambris parfumés de leurs boudoirs parisiens. Aussi le Régent avait-il transféré le lieu d’internement provisoire de ce pécheur endurci, de Conflans à Saint-Germain[115], d’où Richelieu ne pouvait s’évader la nuit, surveillé qu’il était... ou qu’il devait l’être, par l’agent Dulibois. Mais l’interné grisait son gardien et prenait aussitôt la clef des champs.

[115] Dangeau atténue la rigueur de la mesure par cette note qui annoncerait plutôt une diminution de la peine: «Il n’ira pas à Richelieu, mais à Saint-Germain, où il a une maison» (Journal, 11 septembre).

Il était temps néanmoins qu’il mît un terme à ses escapades nocturnes; l’ordre était formel et le Régent avait de trop bonnes raisons pour en laisser différer plus longtemps l’exécution. Richelieu parut donc se résigner et fit ouvertement ses préparatifs de départ[116].

[116] L’avant-veille de sa mise en liberté, Richelieu, avisé de son ordre de relégation, avait déjà commencé ses préparatifs pour son voyage en Touraine: «Il y avait envoyé des gens pour le meubler» (son château) (Journal de Dangeau, t. XVIII, 28 août); mais ses frasques à Saint-Germain durent faire changer d’avis le Régent, car Buvat, qui avait noté (Journal, p. 426) la commutation de peine, annonce en octobre (p. 430) que Richelieu ira définitivement en Poitou; (sous l’ancien régime la ville de Richelieu dépendait de la province de Poitou: elle appartient aujourd’hui au département d’Indre-et-Loire, elle est donc en Touraine.)

Aussi bien cette retraite s’imposait. Il était urgent que le duc, entraîné dans des dépenses excessives par ses goûts fastueux et par les folies de sa vie de plaisir, apportât un peu d’ordre à la gestion de ses affaires, dans l’atmosphère, moins agitée, d’une résidence provinciale.

Assurément, il avait eu un geste plein de noblesse, quand il avait signé la reconnaissance des dettes paternelles. Mais, lui-même, par ostentation ou par intérêt, était un magnifique, qui dépensait trop souvent sans calculer. La levée des scellés, apposés, lors de sa récente arrestation, par le lieutenant de police Machault d’Arnouville, avait permis de constater ces prodigalités intempestives. Richelieu, en vue de la campagne qu’il méditait pour le roi d’Espagne, avait commandé l’achat de «quatre-vingts chevaux de main» avec housses et couvertures de luxe, cent mulets et nombre de chariots. Ses revenus personnels, évalués à trois cent mille livres de rente, ne pouvaient suffire à de si lourdes dépenses: d’abord, il en avait abandonné deux cent soixante mille aux créanciers de la succession; puis sa fâcheuse équipée l’avait obligé à céder momentanément son régiment à Du Rys, qui en était le lieutenant. Aussi, pour s’assurer des ressources avait-il dû se défaire de sa terre de Ruel[117]. Il l’avait cédée, moyennant 42.000 écus, à la maison royale de Saint-Cyr, en se réservant la coupe et l’exploitation des arbres à haute futaie, estimés 150.000 livres. Enfin, d’après Dangeau, «la grande duchesse» (de Toscane), avait «acheté à vie» au duc de Richelieu, son hôtel de la Place Royale[118]: elle lui en avait donné 80.000 livres et lui avait laissé, en outre, la jouissance, pendant deux ans, de la maison qu’elle avait louée également Place Royale.

[117] Buvat: Journal de la Régence, t. I, p. 430.—Arch. Nation., Y48 fo 133 et suiv. Contrat de vente des fiefs et bâtiments du Val de Ruel, par Sandré, avocat au Parlement, comme «tuteur» et «à la charge de l’avis des Seigneurs parents dudit duc de Richelieu», avec «promesse de ratification de celui-ci dès qu’il sera majeur». Cette vente était au profit des créanciers du Cardinal, probablement parce que son arrière-petit-neveu ne pouvait plus en payer les rentes. La vente était faite devant lui «demeurant d’ordinaire à la Place Royale», mais «alors dans son hôtel de Saint-Germain-en-Laye».—Ce domaine du Val Ruel était considérable; mais il ne faut pas le confondre avec la «Seigneurie» de Ruel, son château, demeure favorite du Cardinal, et ses fameux jardins, le tout appartenant à la branche Du Plessis Vignerot d’Aiguillon qui en était encore possesseur sous le Directoire.