[118] Ce dut être une vente simulée ou à réméré; car nous retrouvons, treize ans après, Richelieu propriétaire de l’hôtel de la Place Royale.

Le séjour de Richelieu était donc devenu pour le gentilhomme endetté une nécessité budgétaire—nécessité au surplus fort agréable; car le château était une pure merveille; et le Cardinal, qui l’avait relevé de ses ruines, dans une ville créée par lui, comme pour être le satellite de cet astre grandiose, l’avait doté d’un domaine considérable.

Voltaire, qui voyageait alors de château en château, venait précisément de s’arrêter à Richelieu, trop heureux d’y commencer auprès du propriétaire ce service d’adulation qu’il devait continuer jusqu’à la fin de ses jours. Il ne tarissait pas en éloges sur l’œuvre du ministre de Louis XIII: «Je suis actuellement, écrit-il à Thieriot, dans le plus beau château de France. Il n’y a point de prince en Europe qui ait de si belles statues antiques et en si grand nombre. Tout se ressent ici de la grandeur du cardinal de Richelieu. La ville est bâtie comme la Place Royale. Le château est immense; mais ce qui m’en plaît davantage, c’est M. le duc de Richelieu que j’aime avec une tendresse infinie[119]

[119] Voltaire: Correspondance générale. Lettre du 25..... 1720.

Que les destins sont changeants! Ce château que La Fontaine, lui aussi, avait tant célébré dans ses lettres à sa femme, n’existe plus aujourd’hui qu’à l’état de souvenir; et la ville, que le bonhomme avait condamnée à une fin prochaine, est encore debout, tout en ayant à peu près conservé le caractère architectural que lui avait imposé son fondateur[120].

[120] Cependant les Jumilhac, qui ont pu, en raison de leur parenté, être substitués aux noms, titres et biens de Richelieu, se sont donné pour mission de réédifier le château avec ses dépendances: cette noble tâche se poursuit à l’heure présente (1914). Dans un livre de belle allure (En flânant, 1913), M. André Hallays a publié une intéressante monographie sur la ville et le château de Richelieu.

Mais il ne semble pas que Richelieu ait été fort pressé d’aller se confiner dans «le plus beau château de France». Souple, gracieux, insinuant, il fit jouer toutes ses influences pour obtenir de nouveaux délais. Le Régent, chez qui la rancune n’était pas tenace, se laissait facilement attendrir. Au commencement de décembre, le solliciteur eut la permission de venir à Paris, mais avec l’interdiction de se présenter devant le duc d’Orléans et le roi[121]. Cette double faveur lui était rendue quelques jours après; il avait ainsi recouvré sa pleine et entière liberté[122].

[121] Journal de Dangeau, p. 178 (9 décembre).

[122] Ibid., p. 184 (15 décembre).

Il put donc assister, comme le raconte Rulhière, au mariage de Mlle de Valois; et il dut également profiter de son retour définitif à Paris, pour remédier au délabrement de sa fortune, mais autrement qu’il ne l’eût fait en son château du Poitou. Le «système» de Law bouleversait alors l’économie financière de la France, et l’agiotage qu’il favorisait déséquilibrait les cerveaux les mieux organisés. Richelieu qui, nous le savons, était un joueur effréné, vit dans ces alternances de hausse et de baisse une occasion inespérée de se remettre à flot. Il spécula sans relâche et réussit, à l’exemple d’ailleurs d’autres grands seigneurs et même de princes de la maison de Bourbon[123]. L’un d’eux, qui suivait de près ces opérations, rencontre, un jour, Richelieu au foyer de la Comédie et l’interpelle: