On n’est pas mieux renseigné sur le séjour dans le château du Poitou, signalé par la lettre de Voltaire à Thieriot. La date qu’en donne le poète (le samedi 25..... 1720) est tellement imprécise qu’elle laisse le champ ouvert à toutes les hypothèses. Risquons la nôtre. Il est vraisemblable qu’en raison d’habitudes seigneuriales ayant aujourd’hui encore force de loi, le duc reprit la vie de château dans les premiers jours de l’automne de 1720[129]. Or, le marquis de Dangeau, l’historiographe, doyen de l’Académie française, mourut le 9 septembre de cette même année[130]. Nul autre qu’un courtisan qualifié ne pouvait le remplacer dignement et lequel était mieux désigné pour un tel office que ce grand seigneur, arrière-petit-neveu du fondateur de l’Académie, si poli, si aimable, si séduisant, type accompli de l’honnête homme? Richelieu dut vraisemblablement être pressenti à cet égard par quelques-uns de ses futurs collègues; et il n’est pas improbable que son hôte, Voltaire, alors fort occupé à terminer son ennuyeux poème de la Henriade, ait été consulté par le châtelain sur l’opportunité de son entrée à l’Académie et du langage qu’il y pourrait tenir. Toujours est-il que Richelieu s’y présenta et qu’il y fut élu à l’unanimité, le 14 novembre, avec l’abbé de Roquette de burlesque mémoire[131].

[129] Marais dit, dans son Journal, que Richelieu alla rejoindre, au mois d’août, son régiment dans la ville d’Oloron en Béarn.

[130] Mercure de France, de septembre 1720.

[131] Ibid., de novembre 1720.

Le récipiendaire avait confié la composition du discours traditionnel à trois de ses confrères, Fontenelle, Destouches et Campistron, qui, de ce fait, devinrent ses «teinturiers», ainsi qu’on appelait et qu’on appelle encore les fabricants de littérature à l’usage des gens trop occupés ou trop empêchés pour rédiger eux-mêmes leurs futurs ouvrages. Fontenelle, Destouches et Campistron écrivirent donc, chacun, séparément, une harangue académique, où Richelieu n’eut que la peine de cueillir les passages qu’il jugeait les plus topiques et de les assembler en mosaïque pour sa réception solennelle du 12 décembre[132].

[132] Journal de Marais, t. II, p. 17.

Le «compliment» dont l’abbé Gédoyn, directeur de l’Académie, salua le récipiendaire, amusa fort l’assistance. Il le félicita de n’avoir pas oublié son rang pour réaliser «des gains sordides». Et quand un autre Immortel, le duc de la Force, qui venait, par spéculation, d’accaparer les épices et la chandelle, s’empressa de son mieux auprès du nouvel élu, celui-ci lui répondit que tout l’honneur de la séance devait revenir à M. Gédoyn «qui avait merveilleusement caractérisé tout le monde». La Force en fit une laide grimace[133].

[133] Journal de Barbier (1857, 8 vol.), t. I., p. 90.

S’il en fut ainsi, le bon abbé perdit là une excellente occasion de se taire: ignorait-il donc les coups de bourse qui avaient tiré d’affaire le duc de Richelieu?

Le discours du nouvel académicien fut trouvé très beau: «quoique fort court, il plut par la dignité, la liberté, la grâce avec laquelle il fut récité[134].» Richelieu y faisait l’éloge de Villars et le panégyrique de Louis XIV. Il fut chaleureusement applaudi, surtout par les dames qui assistaient en nombre à cette solennité. Et les chroniqueurs ajoutent qu’il reçut, le même jour, «trois billets de rendez-vous» de Mlle de Charolais et des duchesses de Duras et de Villeroy.