Richelieu, suivant sa tactique familière, délaissa bientôt Mme de Villeroy. Mais cette amoureuse passionnée n’eut de cesse que l’infidèle lui revînt. Il daigna y consentir, à la condition toutefois qu’elle lui livrerait la marquise d’Alincourt, dont la réputation de sagesse avait singulièrement stimulé l’audace du libertin. Mme de Villeroy s’y engagea; et certain jour que, se promenant avec sa belle-sœur dans les jardins de Versailles, elle vit fondre sur la proie offerte le comte de Riom et Richelieu, elle saisit les mains de Mme d’Alincourt; mais celle-ci se débattit si énergiquement, en appelant à l’aide, qu’on accourut à ses cris[137]. L’anecdote a été rapportée par plusieurs mémorialistes; mais Rulhière, bien qu’il raconte l’histoire d’un souper où Mme de Villeroy avait imposé la présence de Richelieu à sa belle-sœur, Rulhière nie qu’elle ait tenu les mains de Mme d’Alincourt: il imagine, par contre, un joli roman dans lequel la marquise, restée subitement seule avec Richelieu, finit par céder à l’irrésistible séducteur et «sortit pleine de trouble, de jalousie et de remords, pour aller chanter pouilles à Mme de Villeroy». Depuis, elle ne voulut revoir de sa vie son vainqueur. Mais l’aventure avait fait du bruit; et Richelieu ne demandait pas autre chose[138].
[137] Correspondance de Madame (édit. Jœglé), t. II, p. 359, 6 août 1722.—La Palatine appelle Riom, cet amant de la duchesse de Berry, «un ondin»—toujours l’imagination romantique de l’allemande.
[138] Anecdotes de Rulhière, p. 24.
Il avait, en outre, un compte à régler avec le duc d’Orléans. Il ne pouvait lui pardonner le mariage de Mlle de Valois et résolut de se venger du prince sur un terrain où il ne doutait pas qu’il n’eût toujours l’avantage. Il entreprit donc la conquête des maîtresses du Régent. Celui-ci, bien qu’il se plaignît volontiers de rencontrer sans cesse Richelieu sur ses pas, était de trop bonne composition en matière d’amour, pour chercher à se débarrasser, par la violence, d’un rival qui avait prudemment renoncé à s’occuper des affaires de l’État. Richelieu, sachant toutefois qu’il agacerait au possible son ennemi sans en éprouver le ressentiment, usa des mille ressources de son esprit inventif et astucieux, pour parvenir à ses fins. Un jour, il faisait donner, dans la maison d’Auteuil du chanteur Thévenard, une fête villageoise, en l’honneur de la Souris, une fille d’Opéra chère au duc d’Orléans; et, la nuit même, au milieu du bal, après le feu d’artifice, il enlevait la sémillante comédienne sur un phaéton qui filait à toutes brides sur Paris. Une autre fois, c’était Mme d’Averne[139], la maîtresse en titre du Régent, qui, sous prétexte de migraine, déclinait une invitation du prince, pour condamner sa porte et souper avec Richelieu. Actrices, bourgeoises et femmes de qualité, amies du chef de l’État, ne suffirent bientôt plus au grand seigneur vindicatif pour satisfaire sa rancune. Il s’attaqua, de nouveau, à la famille même du Régent, s’il faut ajouter foi aux chroniques contemporaines. Reçu dans l’intimité de la duchesse de Berry, aux soupers licencieux du Luxembourg, il aurait eu une passade avec cette fille du duc d’Orléans, qui n’en était plus, à vrai dire, à compter ses caprices: «Nous nous aimâmes vingt-quatre heures, par curiosité», disait-il[140]. Sa liaison avec une autre fille du Régent, cette névrosée qui fut abbesse de Chelles, n’aurait pas été, paraît-il, de plus longue durée. Mais en admettant que sa vantardise et son indiscrétion coutumières fussent d’accord avec la vérité, il n’aggravait que trop leur jactance par des propos qui étaient autant d’infâmes calomnies: «Le duc d’Orléans, prétendait-il, fermait les yeux sur les faiblesses de ses filles, content de les partager.»
[139] Anecdotes de Rulhière, p. 26.—Marais (Journal, t. II, p. 368) écrit à cette même date (1722) que Mme D’Averne ne craint pas de se montrer tous les jours à l’Opéra avec Richelieu.
[140] La duchesse de Berry «aima Richelieu pour son plaisir», disent les Mémoires de Maurepas (t. II, p. 154).
Le duc de Bourbon était moins accommodant: il avait toujours l’appréhension de voir Richelieu entrer dans sa maison et n’épargnait pas au gentilhomme, plus ambitieux encore qu’amoureux, des algarades significatives. Le Journal de Buvat en cite une dans ces termes:
6 mai 1721.
«M. le duc de Bourbon étant à Chantilly à la chasse avec plusieurs seigneurs, s’écarta d’eux avec M. le duc de Richelieu, qu’il obligea de mettre l’épée à la main en lui disant:
—«Richelieu, il y a longtemps que je t’en veux; c’est à cette heure qu’il faut m’en faire raison.»