«L’ambassadeur de Sa Majesté devra traiter le baron de Ripperda (ambassadeur extraordinaire d’Espagne) avec toutes sortes de politesses et d’égards, de manière qu’il puisse paraître qu’on n’a aucun mécontentement de ce qui se passe aujourd’hui... Il devra employer toutes sortes de moyens pour savoir s’il n’a pas été signé de traité secret entre l’Autriche et l’Espagne... Il devra s’entendre en toutes ses démarches avec l’ambassadeur de Sa Majesté Britannique et agir en toutes choses de concert avec lui.»
Quoique petit-fils de Louis XIV, le roi d’Espagne, Philippe V, avait répudié complètement sa première patrie, la France. L’avortement de la conspiration de Cellamare, le retour à Madrid de l’Infante que son père considérait déjà comme la femme de Louis XV, avaient mis le comble à l’exaspération d’un monarque, dont le cerveau, depuis longtemps débilité, avait subi les atteintes de la folie. Aussi, par esprit de rancune, Philippe V envoyait-il à Vienne, pour y conclure un traité, plutôt hostile à la France, un diplomate de fortune, le baron de Ripperda, jadis colonel au service de la Hollande et naguère créature du cardinal Alberoni. A peine débarqué, ce bravache avait promis à l’empereur Charles VI la «restitution» de l’Alsace, des Trois Evêchés, de la Bourgogne et de la Flandre. Le pacte signé, le 30 avril 1725, entre l’Autriche et l’Espagne, témoignait de visées moins ambitieuses, qui suffisaient à mettre en repos l’âme inquiète de l’empereur Charles VI[153]. Car ce prince était, lui aussi, un mélancolique, d’humeur chagrine et de nature dévote, qui n’avait qu’une préoccupation, assurer à ses filles et surtout à Marie-Thérèse, la succession impériale. Or Philippe V reconnaissait ce droit conféré à l’archiduchesse par la Pragmatique Sanction. Au mépris des intérêts maritimes de l’Angleterre, de la France et de la Hollande, il ouvrait à l’Autriche les ports des Pays-Bas et ratifiait la concession faite par l’Empereur, le 19 octobre 1722, à une Compagnie commerciale d’un établissement à Ostende. Il ne recevait, à titre de réciprocité, que d’assez maigres compensations. Charles VI lui laissait espérer la reprise de Minorque et de Gibraltar.
[153] Charles VI, ancien compétiteur de Philippe V à la Couronne d’Espagne, pendant la Guerre de Succession, était empereur d’Autriche et d’Allemagne depuis 1711.
Nous savons quelle était en cette occurrence la mission de Richelieu. Certes, le représentant de Louis XV était le plus courtois et le plus poli des gentilshommes; mais il avait une fierté naturelle qu’avivait encore le souci de ses prérogatives officielles; et le sentiment, qu’il conserva, jusqu’à la fin de ses jours, du prestige de l’autorité royale, était devenu le régulateur de sa conduite.
Il quittait Paris sous le coup de graves embarras financiers. Les bénéfices, que ses spéculations lui avaient permis de réaliser pendant les grands jours du «Système» de Law, s’étaient depuis longtemps volatilisés. Son train de maison et ses folles dépenses l’obligèrent à contracter des emprunts onéreux; et, pour ne pas être harcelé, à son départ, par la meute de ses créanciers, il dut obtenir «des lettres de répit», c’est-à-dire le droit de faire suspendre, jusqu’à son retour définitif, toute action judiciaire qui lui serait intentée.
Arrivé à Vienne, le 8 juillet 1725, il ne tarda pas à reconnaître ce qu’était ce baron de Ripperda qu’on lui recommandait si fort de ménager. Il n’eut pas l’air tout d’abord de se préoccuper des menues faveurs que la Cour réservait à cet aventurier; mais, d’après certaine légende[154], un jour que celui-ci s’avisait de vouloir prendre le pas sur l’ambassadeur de France, Richelieu le repoussait d’un coup de coude si vigoureux que Ripperda en perdait l’équilibre.
[154] Légende que contredisent absolument les Mémoires authentiques de Richelieu. Conformément à ses instructions, le duc montra toujours beaucoup d’égards vis-à-vis de Ripperda; il ne lui laissait jamais prendre le pas, mais, d’un trottoir à l’autre, échangeait avec lui de grands coups de chapeau.
L’entrée officielle d’un ambassadeur dans la Capitale de l’État où il devait représenter son souverain, en affirmait trop, à cette époque, l’auguste et solennel caractère, pour que Richelieu n’entourât pas la sienne de tout l’éclat qu’elle comportait. La Cour de Vienne la retarda autant qu’elle put; mais l’orgueil donnait à cet esprit léger qu’était Richelieu une sorte de ténacité capable de triompher de tous les obstacles. Et l’Empereur ne trouva bientôt plus le moindre prétexte pour ajourner l’entrée de l’ambassadeur extraordinaire de France, fixée au 7 novembre.
Elle fut magnifique. En tête, des coureurs habillés de velours galonné d’argent; puis cinquante valets de pied, en riches costumes et l’épée d’argent au côté; douze heiduques, portant des masses d’argent, douze pages, etc. L’ambassadeur, dans la tenue des pairs au Parlement, occupait un superbe carrosse orné de figures symboliques; des ordres avaient été donnés pour que les fers d’argent des chevaux pussent se détacher facilement. Et la foule se ruait sur cette aubaine inespérée, comme elle le fit plus tard sur des tables chargées de victuailles, dans le palais de l’ambassade, où tous les appartements étaient restés ouverts.
Ripperda se le tint pour dit et regagnait quinze jours après l’Espagne. La disgrâce[155] du duc de Bourbon, accueillie avec joie à Vienne, ne modifia pas la politique du Cabinet de Versailles. L’évêque de Fréjus, Fleury, le nouveau ministre, fit confirmer à Richelieu les instructions de son prédécesseur par Morville, secrétaire d’État aux affaires étrangères. Notre ambassadeur devait continuer à surveiller de près les menées de l’Espagne et s’entendre, dans ce but, non plus seulement avec son collègue de la Grande-Bretagne, mais encore avec le Nonce. Ardent comme un homme de son âge (on lui reprochait assez sa jeunesse!), conscient des haines qui guettaient le porte-paroles de la France (et le Prince Eugène, malgré son affectation de politesse, en était le plus irréductible ennemi!), Richelieu eût voulu qu’on parlât haut à l’Autriche, pour la désabuser de l’idée qu’elle se faisait de la faiblesse du Gouvernement français. Mais Fleury, toujours timoré, prêchait au diplomate la patience et surtout la prudence.