[155] Une coïncidence des plus piquantes veut que Ripperda, retourné en Espagne pour y continuer, avec l’assentiment de la Reine, son métier de brouillon, nommé depuis duc et Grand d’Espagne, fut chassé de la Cour, le jour même où le duc de Bourbon tombait en disgrâce. Il était devenu aussi impopulaire que ce prince.
En attendant, il ne lui envoyait pas les subsides qu’il lui avait promis; car si l’argent est le nerf de la guerre, il est aussi le nerf de la paix; et bien que l’Empereur d’Autriche fût beaucoup moins belliqueux que la reine d’Espagne, il était sage de prévoir et d’encourager, dans certains cercles politiques de Vienne, les défaillances, possibles, de convictions trop éloignées d’une solution pacifique.
Or, Richelieu était à bout de ressources; il ne lui restait plus que ses diamants: il dut les mettre en gage. C’était un peu son habitude; et ces prêts se terminaient infailliblement par des conflits, soit que le créancier exigeât, à l’heure du remboursement, des intérêts usuraires, soit que le débiteur se refusât à tout accommodement raisonnable. Déjà, en 1721, il insistait auprès du lieutenant de police Taschereau de Baudry, pour que ce magistrat «parlât fortement» à un certain Rapally qui détenait les «boucles de diamant» de Richelieu et se refusait à les rendre à leur légitime propriétaire. Il fallut, pour obtenir cette restitution, que Baudry fît incarcérer Rapally[156].
[156] Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille, 10730 (dossier Dagenois).
Maintenant c’est un autre prêteur sur gages que l’ambassadeur signale à la vindicte du nouveau lieutenant de police, Hérault; et la lettre mérite d’être citée, car elle appelle l’attention sur le commerce interlope, si fréquent au XVIIIe siècle, de ces brocanteurs qui, même largement désintéressés, imaginaient mille subterfuges pour ne pas se dessaisir des gages dont ils étaient nantis.
«A Vienne, le 2e novembre 1726.
«J’ai appris, Monsieur, avec bien de la reconnaissance, la bonté que vous avez bien voulu avoir d’écouter le Sr De Vienne, capitaine de mon régiment et de parler au Sr Krom, comme il fallait, pour l’empêcher de me voler mes diamants. Je vous supplie de vouloir bien me continuer vos mêmes bontés, sans quoi cette affaire ne finira jamais, le Sr Krom étant assurément un fripon. On m’a mandé qu’il se flattait d’avoir la protection d’un de vos secrétaires, ce qui je sais bien qu’avec vous ne sera d’aucune utilité, connaissant vos lumières et sachant bien que vous faites tout par vous-même. C’est ce qui fait que je vous en avertis librement, cet avis pouvant même vous être utile dans l’accablement d’affaires où vous êtes et où il vous est impossible de prendre garde à tout. Mais à la façon dont vous avez parlé au Sr Krom, il devrait bien voir que, quand il aurait fait cette petite intrigue, cela ne lui servirait pas de grand’chose avec un magistrat aussi intègre et aussi éclairé que vous.
«Je vous supplie d’être persuadé qu’on ne peut être, avec un attachement plus sincère, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur[157].»
Le duc de Richelieu.
[157] Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille, 10927, pp. 290-291.