Vraisemblablement, Richelieu, ayant enfin reçu les soixante mille livres que Fleury lui annonçait depuis si longtemps, avait remboursé ses emprunts et n’avait encore rien vu revenir.

Ce fut à cette époque que commencèrent effectivement les négociations entre Richelieu et le comte de Zinzendorff, chancelier de l’Empire. Leur but apparent, c’était la médiation de Charles VI, dont, à vrai dire, ce prince ne se souciait guère, entre la France et l’Espagne; mais leur but réel, du moins aux yeux de l’ambassadeur français, c’était la conclusion, par ses soins, d’un traité, barrant une alliance trop étroite de Charles VI avec Philippe V, alliance qui pouvait favoriser la reconstitution de cette formidable puissance de la maison d’Autriche, jadis si inquiétante pour la France.

Au cours de ces pourparlers, Richelieu dépensa une somme de travail considérable: son activité infatigable ne connaissait plus de repos. Sa correspondance diplomatique en témoigne. Mais il ne négligeait pas non plus d’autres moyens d’action qui lui étaient depuis longtemps familiers et dont il entendait tirer le meilleur parti. Déjà (du moins les Mémoires de Soulavie l’assurent), avant le départ de Ripperda, grâce à la comtesse Bathiany, qui n’avait rien su refuser à Richelieu et que courtisait vainement le Prince Eugène, le galant diplomate avait pu pénétrer les secrets de cet illustre guerrier et même de l’Empire. Mais, ici, les Souvenirs du prince de Ligne lui opposent un démenti formel, par la plume même du Prince Eugène, qui écrit dans son autobiographie[158]:

Le duc de Richelieu «était aimable, bien fait, séduisant et d’une jolie fatuité. Par une double finesse de sa part, de politique et d’amour, il voulut, il crut avoir Mme de Bathiany... Cela nous amusait beaucoup. Le désir d’une aventure d’éclat nous le rendait tous les jours plus agréable. Il n’eut ni la femme, ni le secret; mais nous étions enchantés de son redoublement de soins pour nous plaire.»

[158] Mémoires du Prince de Ligne (Vie du Prince Eugène), t. V, pp. 179-180 (5 vol., 1827).

Il dut, sans nul doute, subir, de ce côté, une double déception; car il dit, dans les Mémoires de Soulavie, avoir quitté la comtesse Bathiany pour la princesse de Lichtenstein, fort jolie femme, liée avec tous les ministres de Charles VI, qu’il avait éblouie, par sa magnificence, dans une course de traîneaux. Mais, cette fois, pour ne pas la compromettre, il se rendait chez elle, la nuit, à pied, en rasant les murailles. Il entrait mystérieusement, par une porte dérobée, et recueillait, dans un délicieux boudoir où l’amour et la politique n’avaient plus de secrets pour lui, les plus utiles renseignements. Si l’Empereur, disait la Princesse, réunit autant de troupes, ce n’est pas qu’il ait l’intention de partir en guerre: il veut simplement intimider la France; et celle-ci ferait bien d’armer, elle aussi, pour prouver qu’elle ne redoute aucun acte d’hostilité.

Avec Villars, nous serrons de plus près la réalité. Le Maréchal, qui devait à ses glorieux faits d’armes d’occuper une place éminente dans le Conseil, avait en communication les dépêches[159] (et elles étaient nombreuses) que l’ambassadeur de France adressait au Gouvernement, pendant l’année 1726. Richelieu se vantait d’avoir acheté d’un commis aux affaires étrangères le chiffre de Zinzendorff, par conséquent de connaître la teneur des lettres du Ministre. Villars, sans vouloir prétendre que Richelieu fût un naïf, fait observer à ses collègues, que le commis a bien pu «agir, du consentement de son maître, pour tromper, par de fausses apparences» le diplomate français. Au reste les dépêches de l’ambassade reflètent exactement l’état d’âme de ce monarque sombre, inquiet, incertain, qui, un jour, (15 février), est «déterminé à la guerre» et plus tard (7 novembre) en est absolument «éloigné». Puis, Richelieu, qui, pour être un homme charmant, spirituel, aimable, n’en est pas moins, à l’occasion, autoritaire, hautain, voire agressif, se trouve souvent en conflit avec ses collègues du corps diplomatique. Le premier ministre autrichien lui reproche, à tort il est vrai, de pousser les Turcs à guerroyer contre l’Empereur. D’autre part, Saint-Saphorin, l’ambassadeur d’Angleterre et Richelieu, qui devaient marcher de conserve, ne pratiquèrent pas toujours entre eux l’entente cordiale.

[159] Bien à tort, Lemontey écrit, dans son Histoire de la Régence, que ces dépêches sont «insipides». L’ambassadeur d’Angleterre, qui se croyait le plus fin des hommes, daignait reconnaître la valeur diplomatique de Richelieu.

Villars note avec soin, et d’après les dépêches apportées par le courrier de France, tous les incidents de cette vie diplomatique si occupée, si agitée[160], et cependant sur le point d’aboutir à d’heureux résultats, honorables pour le pays et pour son représentant, quand, soudain, éclate cette nouvelle inouïe:

La nuit, aux portes de Vienne, dans une carrière abandonnée, s’aidant de la complicité de deux seigneurs autrichiens, Richelieu a immolé, au cours d’une conjuration magique, deux victimes humaines.