—Parbleu, je sais bien que vous croyez aux esprits follets et non pas aux miracles.
«Dont M. de Richelieu, dit le chroniqueur qui conte l’anecdote (Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille, 10159, 16 février 1729), se tint insulté, avec raison, suivant tout Paris, l’allusion à ses folies de la Cour de Vienne étant trop bien marquée et caractérisée.»
Nous avouons que ce récit nous a trouvé tout à fait incrédule, même quand il est rapporté par Duclos qui semble absolument convaincu. Il est vrai qu’il exécrait Richelieu. Mais nous ne saurions passer sous silence sa version, non plus que celle de Barbier qui, pour être plus romanesque, se termine sur un moins tragique dénouement. La voici:
En compagnie de l’abbé de Zinzendorff, fils du Chancelier, et de Westerloo, capitaine des hallebardiers de l’Empereur, Richelieu s’était rendu au fond d’une carrière pour y voir le diable. Deux cordeliers, qu’ils avaient emmenés, célébrèrent une messe et donnèrent l’hostie consacrée à deux boucs, l’un blanc et l’autre noir. En fait de diable, les curieux ne virent que le nonce qui les surprit en pleine cérémonie et fit expédier les moines à l’Inquisition, pendant que l’Empereur écrivait au roi de France[162].
[162] Journal de Barbier, t. II, page 8.—L’inspecteur de la librairie, d’Hemery, dit dans ses Anecdotes (Biblioth. Nationale, Mss. fonds français 22158, p. 100) que Richelieu, après avoir donné à un bouc une hostie consacrée, l’avait fait égorger par un prêtre.
D’après Duclos, un magicien avait persuadé aux jeunes seigneurs qu’il leur montrerait le diable, au fond de cette mystérieuse carrière où les avait conduits leur crédulité. Cet homme était un Arménien qui fut trouvé, le lendemain, grièvement blessé et rendit presque aussitôt le dernier soupir: «C’était apparemment, écrit Duclos, le prétendu magicien que ces messieurs, aussi barbares que dupes, et honteux de l’avoir été, venaient d’immoler à leur dépit. Les ouvriers (qui l’avaient relevé) craignant d’être pris pour complices, s’enfuirent aussitôt et allèrent faire la déclaration de ce qu’ils avaient vu.»
L’affaire fut étouffée, affirme notre historien. Le chancelier avait tout intérêt à cette solution: il attendait pour son fils la promotion au cardinalat. Il écrivit, en outre, à Fleury, pour qu’il traitât d’infâmes calomnies les imputations dirigées contre son ambassadeur. Et Fleury de s’y prêter le plus complaisamment du monde. Seul, Westerloo[163] paya pour tous: il fut privé de son emploi et mourut dans l’obscurité.
[163] Duclos: Mémoires (1864), t. II, pp. 242 et suiv.
Les Mémoires du prince de Ligne disculpent Richelieu de l’accusation portée contre lui; mais ils affirment à tort, que «le cardinal de Fleury le fit rappeler ridiculement pour de prétendues conjurations du diable dans un jardin de Leopoldstadt[164]».
[164] Mémoires du Prince de Ligne (1827), t. V, p. 179 (autobiographie du Prince Eugène). Dans ses Souvenirs et Portraits (1815), pp. 21 et suiv., le duc de Lévis donne cette version, qu’il estime la véritable, que Richelieu sacrifia un cheval blanc à la lune. Il constate, d’ailleurs, l’esprit superstitieux du Maréchal, qui refusa d’aller faire sa cour au fils aîné de Louis XVI, qu’il savait condamné par Maloet à une mort prochaine: il croyait fermement aux esprits.