Si le premier ministre de France avait enfin obtenu le chapeau, il n’ignorait pas qu’il en devait presque tout l’honneur aux pressantes sollicitations de Richelieu; et celui-ci pouvait, à juste raison, s’en féliciter dans ce billet du 2 septembre 1726:

«Je n’ai le temps que de vous écrire ces mots, ne pouvant retarder un moment la bonne nouvelle que j’envoie au Roi du consentement que j’ai enfin arraché à l’Empereur à la promotion de M. de Fréjus. Je l’ai envoyée hier à Rome, par un courrier extraordinaire, au cardinal de Polignac (son ami)... Je suis au comble de la joie de cette affaire, car je puis vous dire, sans me vanter, que je l’ai conduite adroitement et que je crois que l’on m’en aura quelque obligation[165]

[165] Bulletin du bibliophile, année 1882, p. 421. On croit que ce billet était adressé à Voltaire.—Fleury n’oublia jamais le service rendu; mais, déjà, un an auparavant, le 29 août 1725, s’en référant à Morville, il complimentait Richelieu sur ses succès diplomatiques qui, disait-il, avaient établi sa réputation en deux mois. Fleury le comparait même à... Tacite.

D’ailleurs, Richelieu arrivant, non sans succès, au terme de sa mission, il eût été injuste et cruel de lui en retirer la gloire, d’autant que son prétendu crime était loin d’être prouvé.

Déjà, au début de son ambassade, il avait préparé les éléments de ce traité de Hanovre (3 septembre 1725)[166] qui réunissait, dans une alliance défensive contre l’Autriche et l’Espagne, l’Angleterre, la France et la Prusse, soucieuses surtout d’empêcher la reconstitution de l’empire de Charles-Quint, autrement dit de maintenir l’équilibre européen. Il est vrai que, le 6 août 1726, la Russie, et qu’en mars 1727, la Prusse, à qui l’Empereur a promis certains avantages territoriaux, font cause commune avec l’Autriche et l’Espagne. Par contre, la Hollande, la Suède et le Danemark se rangent du côté de l’Angleterre et de la France[167].

[166] Le traité de Hanovre, écrit M. Jean Dureng (Mission de Théodore de Chavignard de Chavigny en Allemagne (septembre 1726, octobre 1731) d’après ses Mémoires inédits, 1912, p. 8), le traité de Hanovre eut, comme suite, «la reconstitution» par Chavigny «d’un parti hostile à l’Empereur, dépendant de la France»; et l’éditeur ajoute: «L’affaiblissement et même la rupture des liens qui attachaient l’Empire à l’Empereur» sont les principes qui ne cessèrent d’inspirer la diplomatie française jusques et y compris la Révolution et Napoléon Ier

[167] H. Carré: Histoire de France au XVIIIe siècle (édition Lavisse).—Jobez: La France sous Louis XV (1864-1873, 6 vol.) tome II.

Un commencement d’hostilités, l’attaque de Gibraltar par l’Espagne, peut, un instant, faire appréhender une conflagration générale. Mais le traité de Vienne du 13 mai 1727 débarrasse l’horizon politique de ses nuages. Tout danger de guerre est momentanément écarté: l’alliance de l’Espagne et de l’Autriche, que devait fortifier le mariage, projeté, de don Carlos, le second fils de Philippe V, avec Marie-Thérèse, est désavouée par l’Empereur; et le privilège de la compagnie commerciale d’Ostende est révoqué. Cette œuvre de pacification avait été savamment conduite, il est vrai, par Fleury; mais Richelieu ne l’en avait pas moins adroitement amorcée; et la réconciliation était complète, en août 1727, comme le dit l’historien Henri Martin, entre les deux branches de la maison de Bourbon[168].

[168] Mémoires de Villars, t. V.—A maintes reprises, le Maréchal ne se fit pas faute d’interroger Richelieu sur divers incidents de sa campagne diplomatique; et les Mémoires du vainqueur de Denain, en 1730, enregistrent certaines déclarations de l’ambassadeur, auxquelles la véracité de Villars donne un cachet d’authenticité. Richelieu ne lui avait-il pas affirmé le fait, d’ailleurs certifié par Fonseca, ambassadeur d’Autriche à Versailles, que l’Empereur aurait rétrocédé Luxembourg et d’autres places fortes à Louis XV, comme gage d’alliance avec la France, si le roi Très-Chrétien lui avait garanti le bénéfice de la Pragmatique Sanction, c’est-à-dire de la succession à l’Empire pour les archiduchesses d’Autriche? Or, le cardinal Fleury avait déclaré, en plein Conseil, que, si le chancelier Zinzendorff avait consenti ces propositions à la France, il avait été désavoué depuis par l’Empereur. Bien mieux, en 1732, le Garde des Sceaux avait soutenu à Villars que Richelieu n’avait jamais signalé au premier ministre le dessein formé par Charles VI de marier l’aînée des archiduchesses à Don Carlos. Et précisément l’ancien ambassadeur avait présenté à Villars la copie de ses dépêches témoignant du désir de l’Empereur de conclure cette union; aussi, le Maréchal estimait-il comme «la pire des fautes, aussi honteuse que dangereuse», de n’avoir pas assuré «l’Empire et tous les biens de la maison d’Autriche à la troisième branche de la maison de Bourbon». Une note de l’éditeur des Mémoires de Villars ajoute: «En effet il est question dans la Correspondance de Richelieu, en 1725, de négociations secrètes entre l’Autriche et l’Espagne pour le mariage du deuxième fils de Philippe V avec l’archiduchesse Marie-Thérèse. Si elles ont réellement existé, elles étaient inspirées par une pensée hostile à la France et la secrète espérance de reconstituer contre elle l’empire de Charles-Quint, mais avec un Bourbon. Villars fut toujours convaincu que l’offre était sérieuse et que l’affaire avait manqué par la faute de Fleury.»

Aussi le jeune négociateur reçut-il l’accueil le plus flatteur du roi, quand, le 3 juillet 1728, au retour de son ambassade[169], il vint «faire sa révérence» à Louis XV, comme le dit Villars; mais, ajoute le Maréchal, «on le trouva fort changé[170]». L’ardeur qu’il avait apportée à remplir les devoirs de sa mission explique, de reste, cet état physiologique; au moins eût-il dû demander au repos prolongé, la réparation de ses forces; malheureusement, il retrouvait, à Paris et à Versailles, cette vie de plaisir à outrance dont il avait en quelque sorte perdu l’habitude à la Cour de Vienne, où l’austérité des mœurs et la pratique intense de la dévotion lui donnaient presque des nausées, ainsi qu’il l’écrivait au cardinal de Polignac. Mais sa légèreté et son inconstance, qui l’entraînaient sans relâche vers de nouvelles amours, lui suscitèrent de vives inimitiés chez des femmes dont il avait éprouvé, dans le charme d’un adorable commerce intellectuel, la tendre et sincère affection. C’est ainsi qu’il avait froissé, à son grand dam, cette exquise Mme de Gontaut, avec qui il avait échangé une si piquante correspondance[171] pendant son séjour à Vienne. Mais Mme de Gontaut avait l’épigramme facile et sanglante, d’autant que la pointe en était préalablement aiguisée par Roy, le poète satirique. Quand elle vit Fanfarinet (c’était elle qui l’avait ainsi baptisé) s’éloigner d’elle en esquissant une de ses pirouettes ordinaires, elle lui décocha ce couplet à l’emporte-pièce: