Peut-être le malicieux chanoine soulignait-il ainsi la rancune que le clergé languedocien gardait à Richelieu de son intervention pacificatrice dans les querelles religieuses, toujours si ardentes en cette région[194].

[194] Est-ce pour cette raison que Durozoir (art. Richelieu dans la Biographie Michaud) dit qu’il n’avait pas l’opinion publique pour lui, bien qu’il exerçât une certaine influence aux États de Languedoc?

S’autorisant des instructions de Louis XIV, reprises par le gouvernement de Louis XV et surtout par le ministre Saint-Florentin, le prosélytisme catholique prétendait convertir par une persécution intensive, beaucoup plus que par la persuasion, les membres de la religion réformée, alors très nombreux dans les provinces méridionales. Il leur enlevait leurs enfants, pour les enfermer dans des collèges ou dans des couvents, dont les supérieurs avaient mission de les préparer à l’abjuration du protestantisme. Or, Richelieu, pour ses débuts, avait voulu renoncer à la manière forte; et sa tolérance avait été fort appréciée des huguenots.

Par contre, il n’eût pas souffert qu’on mît en discussion son omnipotence politique; et, quand il revint en Languedoc, ce ne fut que pour accentuer plus énergiquement son rôle de représentant du pouvoir royal. Il entendait qu’on lui rendît tous les honneurs dûs à ses fonctions; et il se montrait si fidèlement attaché aux anciens usages et si scrupuleux observateur des lois de l’étiquette, qu’il faisait fouiller la poudre des greffes, pour en extraire les chartes autorisant ses prétentions ou condamnant celles de ses adversaires. Ce fut ainsi qu’il entra maintes fois en conflit avec l’archevêque de Narbonne et le Parlement de Montpellier, s’efforçant toutefois de les amener à résipiscence par la grâce de ses manières et par la caresse de ses paroles.

C’est là, en effet, un aspect intéressant de cet homme de cour.

Richelieu n’a qu’un médiocre souci de la religion, de la morale et de la vertu; mais il a un profond respect de l’étiquette. Bien qu’on lui conteste sa noblesse, il en défend, sans faiblir, toutes les prérogatives; et sur ce terrain, il se rencontre, dans une même action de solidarité (un mot qui trouve là sa pleine justification) avec ses associés, les ducs et les pairs, souvent discutés comme lui. Ce n’est pas seulement l’intérêt personnel, c’est aussi un devoir plus haut qui lui dicte une telle attitude. Ces fonctions, ces privilèges sont autant d’émanations du pouvoir royal; et le pouvoir royal est le principe d’autorité qui doit rester pour tous intangible et incontesté, malgré ses défaillances, ses erreurs ou ses crimes.

Telle était la conception que Richelieu gardait immuable de ce «fait du prince»; et nous verrons bientôt quelles conséquences il tira, par la suite, d’un dogme d’infaillibilité, dont ses croyants pouvaient, sans craindre d’être jamais démentis, proclamer la perpétuité[195].

[195] Pendant son séjour à Montpellier, Richelieu était en correspondance suivie avec Barjac, le premier valet de chambre de Fleury, influent comme les Bontemps, les Bachelier et les Le Bel, auquel il prodiguait ses cajoleries et qui le tenait au courant des nouvelles de la Cour. (Voir les Mémoires de Maurepas, t. III, p. 41.)

Le duc de Luynes, qui avait remplacé officieusement Dangeau comme historiographe de la cour de Louis XV, consultait volontiers Richelieu sur toutes les questions d’étiquette ou de préséance, et ne manquait pas d’enregistrer dans son Journal les oracles que rendait un tel augure. Il en est d’assez plaisants. «Le droit que les ducs ont d’avoir des carreaux, non pas devant le roi, mais en arrière, n’est pas nouveau, déclarait Richelieu à son interlocuteur, le 20 août 1738; il est constant depuis de longues années.» Et il certifiait, à l’appui de son assertion, qu’à Marly, «à la paroisse, il avait été cinq ou six fois au salut avec le feu roi, dans une octave du Saint-Sacrement (c’était en 1714) et qu’il avait toujours eu un carreau[196]». Il citait encore une autre prérogative des Ducs et pairs, prérogative «dont ils usent fort peu», mais que lui n’a jamais abdiquée. C’est au Grand Conseil: quand il s’y présente comme client, il a un fauteuil, et son avocat plaide derrière lui. «Lorsqu’il y prend séance, il passe, en allant et revenant de la buvette, devant le premier président, et coupe le parquet... Le premier président lui ôte le bonnet en prenant sa voix[197]

Richelieu n’avouait pas cependant que le code de l’étiquette ne lui donnait pas toujours raison. «Un jour, raconte Luynes, ayant reçu «une lettre de compliments» du Parlement de Toulouse, «il lui fit réponse, à ce que j’ai appris, dans ces termes» qu’il était, avec un attachement inviolable, etc... Le Parlement lui renvoya la lettre; et M. de Richelieu fut obligé d’en écrire une deuxième où il se servait du terme de respect[198]