Il semble qu’après la mort de sa seconde femme, Richelieu ait renoncé pour toujours à courir les chances d’une troisième union, comme s’il eût désespéré d’y retrouver une collaboratrice aussi intelligente, aussi dévouée, aussi aimante que celle dont une fin prématurée venait de le séparer à jamais.
Il n’en suivit qu’avec plus de ténacité une ligne de conduite, qu’avait enrayée momentanément son affection pour la princesse de Guise. S’il n’eut garde de se désintéresser (loin de là) des jeux variés et compliqués de la galanterie, il entendit en tirer, comme par le passé, pour sa fortune politique, des profits moins aléatoires que ceux auxquels s’était laissé prendre jadis son orgueil, trop facilement satisfait.
Ce fut l’amitié, volontiers oublieuse des ingratitudes de l’amour, qui s’employa, par les moyens les plus ingénieux et les plus subtils, à servir une ambition sans préjugés, ni scrupules.
Deux femmes, qui n’étaient plus ses maîtresses, furent, pour Richelieu, non pas des Égéries (il n’était pas l’homme des consultations académiques), mais des correspondantes avisées, dont l’initiative pouvait se prêter à toutes les démarches et à toutes les manœuvres que leur ami eût réclamées de leur zèle.
C’était la marquise du Châtelet, qui, par son mérite personnel, par son influence sur Voltaire, jouait un si grand rôle dans le monde des lettres et des sciences; c’était Mme de Tencin, bas-bleu, elle aussi, et d’un azur très prononcé, que son génie d’intrigue et la haute situation de son frère le Cardinal faisaient faufiler dans tous les salons mondains et politiques et jusque dans les Cabinets ministériels.
Mme du Châtelet, «la docte Émilie», écrivait fréquemment à Richelieu, depuis qu’elle était toute à Voltaire; et ses lettres[204] sont des modèles de franche et loyale sincérité: «Vous connaissez mon cœur, lui disait-elle en mai 1735, et vous savez combien il est vraiment occupé. Je m’applaudis d’aimer en vous l’ami de mon amant.»
[204] M. Eugène Asse a publié, en 1878, ces lettres de Mme du Châtelet: presque toutes sont tirées de la Vie privée de Richelieu, par Faur: l’autorité d’un tel érudit, qui les accepte comme authentiques, permet donc d’en faire état.
C’est aussi que cet amant, chez qui le cerveau était toujours en état d’effervescence, avait parfois des emportements de passion amicale pour un homme, auquel il prétendait ressembler et dont il laissait entendre, par manière de plaisanterie, que lui, le fils du notaire, pouvait bien être le frère naturel du fils du grand Seigneur.
Sénac de Meilhan a nettement défini les affinités physiques qui rapprochaient les deux amis:
«Il y avait, dit-il, dans les gestes et le ton de la voix, les plus grands rapports entre Voltaire et le Maréchal de Richelieu; et ils étaient si frappants qu’on ne peut se refuser à croire qu’ils s’étaient réciproquement imités. Le poète avait sans doute copié les manières de l’homme qui avait le plus d’éclat et le plus de succès dans le monde; et l’homme de la Cour avait saisi quelques gestes expressifs d’un auteur célèbre qui réunissait les grâces de l’esprit et le ton du monde aux plus grands talents[205].»