[205] Sénac de Meilhan: Le Gouvernement, les mœurs et les conditions de la France avant la Révolution (édition de Lescure), pp. 92-93.

Ajoutez que la ressemblance morale n’était pas moindre. Tous deux étaient également autoritaires, susceptibles et vaniteux; ils avaient l’humeur changeante et le cœur sec; chez eux la colère était prompte et la rancune de longue durée; mais leur esprit, très vif, s’ouvrait aux belles choses; ils avaient le sens droit et parfois des élans de générosité.

On comprend alors le mot si profond de Mme du Châtelet: «Je m’applaudis d’aimer en vous l’ami de mon amant.»

Elle lui écrivait encore à la même époque:

«Voilà comme vous êtes, vous aimez les gens huit jours; vous m’avez fait des coquetteries d’amitié, mais moi qui prends l’amitié comme la chose la plus sérieuse du monde et qui vous aime véritablement, je m’inquiétais de votre silence et je m’en affligeais. Je me disais à moi-même il faut aimer ses amis avec leurs défauts. M. de Richelieu est léger, inégal; il faut l’aimer tel qu’il est... Voilà les idées qui m’occupaient, pendant que vous étiez, à ce que vous prétendez, obstrué... Vous me faites une description si comique de l’état où vous étiez, que, si je n’étais en peine de votre santé, je vous dirais que je n’ai vu que vos lettres, qui soient à la fois tendres et plaisantes, deux choses qui ne vont point ordinairement ensemble.»

Là encore, la Marquise a trouvé le mot juste. Les lettres de Richelieu (et elles sont rares) ont des côtés drôlatiques inattendus; puis, soudain, la grâce séductrice de l’homme reparaît. Et Mme du Châtelet y fait appel, quand elle écrit de Bruxelles, le 24 septembre 1740, à Richelieu, après une brouille passagère avec l’amant[206]:

... «Votre amitié est la seule consolation qui me reste; mais il faudrait en jouir de cette amitié; et je suis à cent lieues de vous... Mon cœur n’est à son aise qu’avec vous; vous seul l’entendez.»

[206] Lettres de M. de Voltaire et de sa célèbre amie, 1782.

Richelieu pouvait donc avoir toute confiance dans une telle auxiliaire: et cette amitié fut aussi efficace qu’elle était vive. Voltaire, déjà entraîné, en subit la douce contrainte, bien qu’il maugréât, de temps à autre, contre les caprices tyranniques du grand Seigneur. Et, par la suite, le clan philosophique, qui supportait difficilement les dédains, les sarcasmes et l’intransigeance de Richelieu, ne lui déclara pas ouvertement la guerre, par respect pour le «solitaire de Ferney».

Voltaire, qui avait encore ce trait commun de ressemblance avec Richelieu, d’être, à l’occasion, un homme d’affaires adroit et subtil, Voltaire sut profiter de la bienveillance de son noble ami, pour lui placer en viager, à gros intérêts, 40.000 livres. Il lui joua, ce jour-là, une comédie dans le genre du Légataire Universel: Voyez, lui disait-il, ma pauvre santé! C’est pour vous une affaire d’or.