La beauté que mon cœur adore[208].
[208] Correspondance de Voltaire, années 1735 et suivantes.
Par réciprocité, Richelieu, bien que Voltaire se plaignît de la rareté ou de la brièveté de ses réponses, prenait en main les intérêts académiques de son correspondant. L’abbé d’Olivet écrivait, en 1736, au Président Bouhier: «M. le duc de Richelieu et M. le duc de Villars me dirent qu’ils travaillaient pour Voltaire auprès de M. le Cardinal et de M. le Garde des Sceaux et qu’ils comptent que moi, de mon côté, je travaillerai au dedans de l’Académie.»[209]
[209] Desnoiresterres: Vie de Voltaire, t. II, p. 96.
Avec une tendresse moins pénétrante, mais avec une plus remuante activité, Mme de Tencin allait, pareillement, officier pour le Dieu.
Celui-ci, bien qu’il parût aussi préoccupé de ses devoirs militaires que de ses prouesses galantes, n’en suivait pas d’un œil moins attentif, en courtisan délié qu’il était, le réseau d’intrigues qu’ourdissaient à Versailles tous les partis. Ce qui semblait en autoriser les espoirs, c’était l’âge avancé du premier ministre, c’était l’inexpérience et l’insouciance apparente du jeune roi. Une crise conjugale, survenue dans l’auguste ménage, encourageait plus encore les rêves d’ambitieux à l’affût de toutes ces défaillances. Par lassitude, ou par scrupule religieux, la reine Marie Lesczinska, qui avait déjà largement payé sa dette aux exigences de la maternité, se refusait souvent aux ardeurs d’un mari plus jeune qu’elle. Or, Louis XV avait les appétits violents des Bourbons. Il se défendit désormais d’attendre les convenances de la reine. Ce fut comme une révolution à la Cour.
On a écrit de Richelieu qu’il avait été le corrupteur de Louis XV[210]. Le mot est bien gros et n’est pas tout à fait exact. Avant «l’Alcibiade moderne», les entours du roi, et surtout ses premiers valets de chambre avaient pris à cœur de consoler leur maître des rigueurs de la reine. Les historiens, qui ont attribué ce rôle à Richelieu, se sont déterminés d’après les Mémoires du temps, rédigés, pour la plupart, sur les notes d’ennemis d’un courtisan trop heureux. L’un d’eux, Maurepas, ministre de la maison du Roi, exécrait Richelieu, qui le lui rendait bien, comme il détestait toutes les favorites de Louis XV. Obéissant ainsi aux suggestions de sa femme, aussi intelligente qu’elle était laide et contrefaite, Maurepas ne voyait en Richelieu qu’un agent de perversité, associé aux beautés faciles de la Cour, pour hâter la chute du ministre, en attisant les passions du roi.
[210] De même le Duc de Broglie, qui a plus d’aversion encore pour Voltaire que pour Richelieu, a dit dans Frédéric II et Louis XV (1895, t. 1, p. 196) que le poète avait perverti l’homme de cour. C’est bien invraisemblable. Nous connaissons les débuts de Richelieu: il n’avait certes pas attendu que Voltaire lui servît d’éducateur; celui-ci subit, au contraire, toute sa vie, l’ascendant de Richelieu, qui fit, en quelque sorte, de ce railleur perpétuel son souffre-douleur.
Les Mémoires[211] de cet homme d’État citent un exemple de ce procédé d’intoxication.
[211] Maurepas: Mémoires, t. II, p. 267.