[216] L’Empereur Charles VI était mort le 20 octobre 1740; et sa fille aînée, Marie-Thérèse, en vertu de la Pragmatique, reconnue par les principaux États de l’Europe, avait réclamé le bénéfice de la succession paternelle, que lui déniait maintenant la France, alliée à l’Espagne, à la Prusse et à diverses principautés de l’Allemagne, coalisées pour revendiquer une partie des possessions autrichiennes. Au mois d’octobre 1741, conformément au plan du Comte de Belle-Isle, l’armée combinée de France et de Bavière était entrée en campagne sous les ordres du Maréchal de Broglie, qui remplaçait provisoirement le Comte de Belle-Isle, resté, en qualité de plénipotentiaire, à Francfort, où l’électeur de Bavière, le candidat de la France, devait être proclamé empereur d’Allemagne en janvier 1742.

Lorsque, avant son départ, il revint du Languedoc pour s’arrêter à la Cour, il apportait au roi un magnifique présent: il avait déterminé les États à donner à Louis XV, aux frais de la province, un régiment de dragons, dit de Septimanie.

Déjà, il était agréable au prince; il en devint le grand favori; et, dans une heure d’expansion, peut-être imprudente (car Richelieu était un brillant, mais intarissable causeur) il communiquait au marquis d’Argenson, frère de l’homme politique bientôt appelé au secrétariat de la Guerre, ses impressions sur l’état d’âme du jeune roi. Richelieu avait le sens de l’observation; et l’on voit qu’il avait étudié de près le caractère d’un souverain, que l’opinion publique s’accordait à représenter comme facilement malléable, au gré de ministres ou de favoris possédant un certain doigté.

Naturellement Richelieu vantait à son interlocuteur la mentalité du roi, «gâtée» cependant par une éducation faussée ou incomplète: il est certain que le Régent, le duc de Bourbon et même le cardinal Fleury n’étaient pas des éducateurs de premier ordre. Richelieu déplorait la tristesse continuelle d’un prince, intelligent et doux, mais d’esprit méfiant: «Il ne lui manquait, disait-il, que de paraître sensible[217]

[217] Mémoires du marquis d’Argenson, t. III, novembre 1741.

On devine la signification que ce mot, déjà fort à la mode, devait prendre dans la bouche de Richelieu. Peut-être avait-il trouvé que les petits soupers chez Mme de Mailly, auxquels il avait eu l’honneur d’être admis, n’avaient pas la gaieté des siens et se proposait-il, si jamais le roi lui confiait l’ordonnance de sa vie galante, de lui en faire goûter de plus savoureux.

Toutefois, cet avisé calculateur ne laissait pas que d’être singulièrement perplexe. Seules, les demoiselles de Nesle semblaient accaparer les faveurs de Louis XV. Mlle de Montcavrel, appelée à devenir plus tard duchesse de Lauraguais[218], partageait, disait-on, avec Mme de Mailly la tendresse royale. Quant à leur sœur, récemment mariée au comte de Vintimille, le doute n’était pas possible; cette union n’avait eu d’autre but que de légitimer une grossesse dont le fruit avait été malicieusement baptisé le Demi-Louis. Un instant, Richelieu avait jeté ses vues sur la comtesse, pour en faire la maîtresse en titre; car le roi, malgré son indolence et sa froideur, aimait réellement Mme de Vintimille; mais elle avait succombé aux suites de l’accouchement et son amant l’avait pleurée: ce jour-là, il avait «paru sensible» à Richelieu[219].

[218] La «grosse réjouie», comme on l’appelait encore, quand on ne lui donnait pas de plus fâcheux surnoms.

[219] Mémoires du marquis d’Argenson, t. III, novembre 1741.

Il restait encore deux demoiselles de Nesle: l’une, la femme du marquis de Flavacourt, était une des beautés de Versailles, mais elle haïssait le roi presque autant que son mari; et, d’après le Marquis d’Argenson, elle était, depuis 1740, la maîtresse de Richelieu, lequel s’efforçait à lui inculquer un peu d’esprit, la nature ayant négligé d’y pourvoir.