Par contre, l’autre sœur, veuve du marquis de la Tournelle, était la seule de la famille qui pût donner quelque espoir à Richelieu. Elle était d’une superbe prestance, d’une figure éblouissante de blancheur, aux traits réguliers, quoique un peu forts, mais très expressifs, illuminés par de grands yeux d’un bleu admirable. Elle était volontaire, énergique, ambitieuse.
Son cœur appartenait déjà au Duc d’Agénois, mais son orgueil exultait de voir l’amour qu’elle venait d’inspirer à Louis XV, et Richelieu avait surpris la flamme de cette impérieuse passion dans les yeux du roi, toujours timide, toujours hésitant! Néanmoins, la place refusait de se rendre; Richelieu entendit l’emporter pour le compte du maître. Ses intérêts personnels ne pouvaient que gagner à la manœuvre; et bientôt il commençait secrètement les travaux d’approche[220].
[220] Les Goncourt: La Duchesse de Châteauroux, 1879.—Mémoires authentiques (inédits) du Maréchal de Richelieu. Ces Mémoires donnent une place considérable au règne de la future duchesse de Châteauroux. Le lecteur y verra, quand ils seront publiés, avec quelle merveilleuse aisance le duc évolue au milieu du réseau d’intrigues nouées par lui ou par ses adversaires, mais surtout avec quel art infini, cet homme, qui protestait de son zèle «pour le bien de l’État», s’efforce de réduire son rôle, dans cette tragi-comédie, à celui de simple confident, alors que ses contemporains en ont démontré l’importance capitale et flétri l’indigne attitude.
Entre temps, en avril 1742, pendant un de ses voyages de Paris à Saint-Léger, près de Rambouillet, il apprend, de divers côtés et par ses amis de Cour, que Fleury veut l’envoyer, toute affaire cessante, en Languedoc, sous le spécieux prétexte de rassemblements séditieux des protestants dans cette province. Richelieu flaire là un subterfuge; il sollicite aussitôt une audience du Cardinal. Il l’obtient et presse de questions le prélat. Celui-ci finit par lui reprocher, d’après des informations qu’il tient de la reine, d’avoir blâmé son administration. Richelieu en convient: «J’ai dit, affirme-t-il, qu’il est dangereux d’avoir, au milieu d’une guerre avec toute l’Europe, un Conseil comme le nôtre, où il n’y a pas de militaire»; il avait ajouté cependant que le Cardinal, après mûre réflexion, saurait y remédier.
—«Mais, à votre avis, comment dois-je composer mon Conseil?» fait le premier ministre.
—«Si le roi me questionnait à cet égard, réplique le Duc, je lui dirais qu’il n’y a qu’un homme pour lui répondre, le cardinal de Fleury.»
Cette adroite flatterie désarma l’Éminence.
Mais qui sait si le véritable motif, resté inavoué, de l’envoi immédiat de Richelieu en Languedoc, n’était pas l’appréhension de l’influence que le favori prenait déjà sur l’esprit du roi, ou peut-être quelque révélation indiscrète parvenue aux oreilles du Cardinal et lui dénonçant le plan de campagne du courtisan? Car le jour n’est pas éloigné, où, pressentant les desseins de Richelieu, bien que celui-ci n’eût fait de confidences à personne, Fleury, inquiet, demande, en toute sincérité, à la duchesse de Brancas, dont il connaît l’intimité avec le Duc, s’il est vrai que son ami «veut donner Mme de la Tournelle au roi». La duchesse répond qu’elle n’en sait rien: elle ne croit même pas que Richelieu en ait jamais parlé au prince.
—«Et surtout, recommande Fleury, ne lui en soufflez mot; «ne le tentez pas de me punir de mes soupçons et de les changer en réalités[221].»
[221] Mémoires de la duchesse de Brancas (édition L. Lacour, 1865), p. 50.—Le titre de la 1re édition porte: Lettres de L.-B. Lauraguais à Madame... Fragments des Mémoires de la duchesse de Brancas, etc... (Paris, Buisson, an II).