Un événement imprévu allait, en précipitant la stratégie, jusqu’alors un peu lente, de Richelieu, justifier les craintes du Cardinal. Le Duc, à son retour des États du Languedoc, dans le courant de septembre, apprend, au débotté, la mort de la duchesse de Mazarin, survenue le 10 de ce même mois. Cette dame était la belle grand’mère des demoiselles de Nesle; et sa maison, «un foyer d’intrigues», était ouverte aux partis les plus opposés. Le comte et la comtesse de Maurepas, héritiers de la duchesse, étaient les familiers de son hôtel; le ministre de la maison du roi, qui simulait alors une passion violente pour Mme de la Tournelle, avait conseillé à la jeune veuve, vu la modicité de sa fortune, de se retirer dans un couvent[222]: elle se concilierait ainsi les bonnes grâces du Cardinal et pourrait, de ce fait, obtenir la place qu’elle sollicitait, et qui lui était d’ailleurs promise, de «dame du palais de la reine».

[222] Mémoires de la duchesse de Brancas (édit. L. Lacour), p. 55.

Le tour n’était pas mal imaginé pour débarrasser Mme de Mailly de la présence de cette fière beauté, remarquée déjà par le roi, du vivant même de la duchesse de Mazarin. Mme de la Tournelle ne devait jamais pardonner à Maurepas une invitation, qui rappelle quelque peu celle d’Hamlet à Ophélie, et fit partager sa haine[223] à Richelieu, que Maurepas payait, du reste, de retour: l’abbé de Broglie ne lui avait-il pas dit en quelle médiocre estime le gouverneur du Languedoc tenait les ministres de Son Éminence?

[223] «Ce fut, disent les Mémoires authentiques, le commencement le plus vrai et le plus ridicule» de cette animosité réciproque, très apparente déjà, deux mois plus tard, surtout de la part de Richelieu et de Mme de la Tournelle, comme le signale le Journal de Luynes (t. IV, p. 260).

Mais Mme de la Tournelle, voulant être, sans conditions, dame du Palais, avait prié Richelieu d’intervenir auprès de Mme de Mailly, qui «se piquait d’une grande amitié pour lui», afin qu’elle appuyât la requête de sa sœur. Elle s’y refusa nettement, assurent les Mémoires authentiques; les Goncourt prétendent le contraire, et même ajoutent que Mme de Mailly devint, par sa générosité, le propre artisan de son malheur. Quoi qu’il en soit, Mme de la Tournelle, et Mme de Flavacourt, avec elle, obtinrent, toutes deux, la place que chacune d’elles ambitionnait.

Évidemment, Richelieu n’avait pas été étranger à l’événement; mais d’autre part, il avait eu l’idée d’une correspondance—qu’il rédigeait lui-même—pour mieux enchaîner Louis XV à Mme de la Tournelle: le roi, ayant envoyé à la marquise une lettre de condoléances pour la mort de la duchesse de Mazarin, avait reçu une «réponse surprenante en style», qui l’avait charmé: c’était Richelieu qui l’avait dictée[224].

[224] Mémoires du Marquis d’Argenson, t. IV, p. 38.

Désormais, il avait partie liée avec Mme de la Tournelle; mais, quoique les menées souterraines de ses ennemis lui fissent appréhender la perte de son gouvernement du Languedoc, il fallait partir pour cette campagne de Flandre, qui allait ajouter à la réputation militaire du jeune officier général.

Heureusement pour sa fortune politique, Richelieu laissait des alliés dans la place et, en première ligne, une singulière femme que nous avons déjà nommée, Mme de Tencin.

Cette religieuse défroquée, belle, ardente, tumultueuse, qui fut la mère, sans cœur, du correct et glacial d’Alembert, avait, pendant la Régence, prodigué ses charmes à tous venants, dans l’espoir d’acquérir le crédit, la situation et le rang qu’entrevoyaient ses rêves de mégalomane. Elle ne connut que des déceptions. De guerre lasse, elle ouvrit un salon littéraire; et quand elle eut constaté que sa ménagerie (elle désignait ainsi son cénacle d’écrivains) avait développé le sens de pénétration qu’elle tenait de la nature, elle s’avisa qu’elle pourrait, quoique âgée, trafiquer de cette nouvelle ressource. Elle avait déjà, dans son jeu, un atout considérable, la situation de son frère, cet abbé de Tencin, qui s’était si bien poussé, qu’il avait enlevé le chapeau en 1739, obtenu le siège archiépiscopal de Lyon en 1741 et qu’il allait être nommé ministre d’État en 1742. Aussi peu scrupuleux que sa sœur, et, plus méprisé qu’elle, il était cependant moins audacieux. Il est vrai qu’il ne lui restait plus guère d’autres degrés à gravir que celui de premier ministre. Mais Mme de Tencin, impatiente de briller, elle aussi, stimulait une nonchalance qui se fût volontiers assoupie sous les somptueux lambris de son palais de Lyon.