Mais, par contre, elle trouvait une intelligence d’accord avec la sienne dans cet élégant Richelieu, qu’elle avait eu pour amant et dont elle avait su garder l’amitié, aujourd’hui qu’elle approchait de la soixantaine. Tous deux comprirent quel ressort leur alliance imprimerait à leur esprit d’intrigue et comment ils réussiraient à diriger le roi par l’intermédiaire de la maîtresse qu’ils lui auraient choisie. Aussi, pendant que Richelieu était à l’armée de Flandre, Mme de Tencin le tenait-elle au courant, grâce à une correspondance qui a pu être conservée, non seulement de toutes les nouvelles de la Cour, mais encore des manœuvres combinées ou tentées par leurs adversaires pour tenir en échec leurs propres projets[225].

[225] Les Mémoires authentiques ne parlent, ni de cet échange de lettres, ni même de Mme de Tencin, mais de M. de Choiseul-Meuse, comme le confident épistolaire et le porte-parole de l’absent. Ami, très écouté, de Mme de Mailly, familier de Louis XV, bien en cour et volontiers serviable, M. de Choiseul-Meuse jouissait d’une certaine autorité que ne pouvait avoir Mme de Tencin, ce qui explique la défaillance de mémoire du Maréchal. Les Goncourt disent très nettement (Mme de Châteauroux, p. 189) que «Richelieu s’unissait à Mme de Tencin pour remplacer et renvoyer Mme de Mailly».

Dans leur correspondance, les Tencin et Richelieu avaient imaginé, afin de dépister les indiscrétions du cabinet noir, des manières de «grimoires[226]», dont la clef changeait tous les huit jours. Il est même assez difficile aujourd’hui d’en identifier les véritables noms.

[226] De Coynart: Les Guérin de Tencin, 1910, p. 347.—P. Masson: Mme de Tencin, 1909. L’auteur de ce livre remarquable, professeur à l’Université de Fribourg, est tombé glorieusement au champ d’honneur, en 1915.

Mlle Sauveur, c’était Fleury; le général, ou Boufflers, Mme de la Tournelle; M. de Mairan, Mme de Mailly; Helvétius, Richelieu; encore celui-ci partageait-il, avec Voltaire, le surnom de géomètre; Louis XV était tantôt le Gentilhomme, tantôt la Guimbarde.

«Si vous revenez bientôt, lui écrivait Mme de Tencin, le 5 novembre 1742, je vous conseille d’attendre votre retour; nous concerterons ce qu’il conviendra de faire. Il est certain qu’il ne faudra pas que vous vous brouilliez avec le Cardinal (Fleury); il peut nous faire mille petits chagrins surtout étant continuellement poussé et animé par ses ministres. M. de Maurepas, qui se flatte aisément, croyait bien que la Mailly se raccommoderait et vous perdrait. On voulait donner aussi une petite fille[227] et que la Mailly restât avec les honneurs et l’apparence de la faveur. Je sais positivement qu’on avait cherché cette fille; on avait même jeté les yeux sur la Gaussin (la comédienne), mais on a craint pour sa santé... Votre présence n’a jamais été plus nécessaire pour vous et pour vos amis[228]...»

[227] Mme de Pompadour devait, un jour, mettre en pratique cet expédient.

[228] Correspondance du Cardinal de Tencin et de Mme de Tencin, sa sœur, avec le Duc de Richelieu. Bibliothèque nationale. Imprimés Lb38 56.

Deux jours avant l’envoi de cette missive—le 3 novembre—Mme de Mailly s’était retirée à Paris, d’où elle ne devait plus revenir. Les Mémoires de Mme de Brancas, dont la lecture est des plus attrayantes, mais qui ne brillent pas toujours par une scrupuleuse exactitude, racontent que Richelieu alla trouver Mme de Mailly, pour la décider à ce départ exigé par Mme de la Tournelle et par le roi: ç’eût été un véritable tour de force, puisque le duc était encore à l’armée. Mais, en virtuose, il avait dirigé, de loin, l’opération. Il avait prié son obligeant ami, M. de Choiseul-Meuse, de préparer Mme de Mailly à sa disgrâce. Cette pénible mission répugnait à M. de Choiseul-Meuse, qui avait toujours vécu dans les meilleurs termes avec la favorite délaissée. Il eut l’adresse de passer la main au comte d’Argenson, ministre d’État depuis le mois d’août 1742. Celui-ci sut ou crut persuader Mme de Mailly, en lui donnant l’assurance qu’une jolie femme comme elle aurait bien vite ramené l’infidèle en le quittant pendant quinze jours.

Ainsi «s’arrangea la quitterie de Mme de Mailly», pour rappeler le mot, resté célèbre, du marquis d’Argenson, le mémorialiste, frère aîné du ministre[229].