[229] Mémoires de la duchesse de Brancas, p. 53.—Mémoires du marquis d’Argenson, t. IV, p. 42.—Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu.

Mais, depuis quelque temps, la malheureuse femme ne conservait plus la moindre illusion. Elle avait vu clair dans le jeu de sa sœur. Et, cependant, jusqu’au dernier moment, elle repoussa désespérément l’idée de la séparation qui lui était imposée. Les Goncourt ont décrit, avec leur sûreté d’analyse, cet état d’âme, au cours des heures cruelles qui précédèrent, à Versailles et à Choisy, celle du départ, puis les crises de larmes et de sanglots, les supplications navrantes, entrecoupées de suffocations et d’évanouissements auxquelles son amant opposait pour toute réponse: «Tu m’ennuies, j’aime ta sœur[230]», que Luynes convertit en cette phrase moins inhumaine: «Je suis amoureux fou de Mme de la Tournelle, je ne l’ai pas encore, mais je l’aurai[231].» En réalité, la beauté rayonnante de la Marquise avait affolé Louis XV, d’autant qu’il la comparait à la mine piteuse de cette vieille maîtresse, de tenue négligée, dont les pleurs éternels aggravaient encore la laideur. Mais Mme de Mailly était une bonne créature qui, pendant sept années, avait fidèlement aimé le roi et n’avait fait de mal à personne. On la plaignit; et Marie Lesczinska, la première, qu’elle avait respectueusement servie, lui fut compatissante. Le Cardinal, à qui l’attitude superbe, le ton hautain, l’esprit dominateur de la nouvelle favorite inspiraient de vives inquiétudes, voulut adresser au roi de sévères remontrances: le prince le renvoya sèchement à son portefeuille.

[230] Mémoires d’Argenson, t. IV, p. 40.

[231] Journal de Luynes, t. IV, p. 267.

Cependant Louis XV n’était pas autrement satisfait de l’issue des négociations menées par Richelieu. Mme de la Tournelle n’avait pas encore cédé; elle posait ses conditions, et qui n’étaient pas des moindres. D’autre part, le roi, avec sa timidité ordinaire, ne savait comment s’y prendre pour triompher d’une résistance que rendait plus irritante l’adroit manège d’une savante coquetterie. Aussi fit-il revenir Richelieu de l’armée, plus tôt que de raison[232].

[232] Mémoires d’Argenson, t. IV, p. 42.

Le duc reparaissait donc à Versailles, le 16 novembre, prêt à la double tâche qu’il avait d’ailleurs si adroitement amorcée, d’achever l’éducation galante du maître et de préparer par ses conseils l’avènement de la «maîtresse reconnue»: n’était-ce pas, pour lui, le plus sûr moyen de s’ouvrir les avenues du pouvoir?

Ce fut, comme bien on pense, un événement considérable et un sujet de conversations sans fin, dans ce monde, chamarré et doré, de brillants seigneurs, habitués, tantôt de Versailles, tantôt de Choisy, et toujours à l’affût de ces petites nouvelles, qu’ils tenaient pour des informations de la plus haute importance. Le Journal de Luynes enregistre, avec un soin méticuleux, mais en termes pleins de réserve, ces anecdotes et ces impressions de salon ou de boudoir. Richelieu est reçu à souper chez Mme de la Tournelle; et les courtisans remarquent qu’il eut avec elle un long entretien «avant et après le repas[233]». Ils notent encore que, depuis, le roi s’est fait servir à souper chez Mme de la Tournelle et ne doutent pas un seul instant que Richelieu n’ait été invité à ce repas[234].

[233] [234] Journal du Duc de Luynes, t. IV, p. 278.

Naturellement les plus curieux, ou ceux qui se prétendent les mieux renseignés, entourent le favori et l’interrogent, ou lui racontent «ce que le roi a déjà fait». Richelieu ne s’en étonne pas; c’est lui qui l’a conseillé ou qui l’a improuvé; il sait tout, il reste imperturbable et impénétrable. Le marquis d’Argenson ne l’appelle plus que «l’avocat consultant», le professeur «di piazza»[235]. C’est ainsi que, pressentant sans doute le regret, presque le remords, qui s’éveillera bientôt dans le cœur du roi, d’avoir renvoyé son ancienne maîtresse «plus durement qu’une fille de l’Opéra[236]», Richelieu conseillera au prince (il se chargera, au besoin, de la besogne) d’écrire tous les jours, puis une fois par semaine, un billet à Mme de Mailly[237]. Cette éventualité devait être prévue par le programme de la quitterie.