Sa chute fut saluée par tout un bouquet de chansons, d’épigrammes, de satires, de nouvelles à la main, qui se dispersèrent également sur les demoiselles de Nesle, sur Richelieu, sur Fleury et même sur Maurepas. Et pourtant, c’était le ministre de la maison du roi, qui était l’inspirateur, sinon l’auteur, de ces malicieux brocards, dont le recueil parvenait, par les soins du lieutenant-général de police, jusqu’à Louis XV, très friand de ce genre de littérature. Pouvait-on, en conscience, soupçonner Maurepas de tels méfaits, puisqu’il en était la première victime?
Une de ces pièces, entre autres, parodiant le quatrième acte d’Iphigénie, dramatisait la scène douloureuse qui, en réalité, avait mis aux prises les deux sœurs.
Accusez Richelieu, plaignez-vous à l’Amour, disait Mme de la Tournelle à Mme de Mailly, avec cette inflexible dureté qui la caractérisait.
Le duc n’en avait cure; il pouvait, au contraire, être fier de son ouvrage[241]. Il avait triomphé en vingt jours. Son gouvernement du Languedoc réclamant sa présence, il partait donc l’esprit plus tranquille et le cœur plus léger. Et, comme pour mieux en témoigner, il daignait admettre les dames de la Cour à son petit coucher dans sa «dormeuse», cette voiture, établie sur ses indications, qui devait le conduire à destination. Le duc de Luynes nous a laissé la description de ce véhicule et le récit du départ désinvolte de son propriétaire:
17 Décembre 1742
«Le jeudi, à 5 heures du soir, M. de Richelieu partit de Choisy pour aller tenir les États du Languedoc. Il a fait faire une chaise de poste, où l’on porte, dans un coffre, derrière, à manger pour plusieurs jours; et sur le devant il y a de quoi mettre trois entrées toutes prêtes pour mettre au feu; de sorte que son cuisinier, qui le suit, s’avançant un peu avant lui, avec le panier où sont les entrées, lui tient son dîner ou son souper prêts également partout. Outre cela, il a fait mettre dans cette chaise un lit où il est couché entre deux draps. Il se déshabilla donc à Choisy, et, après que l’on eut bassiné le lit de sa chaise, il y monta, se coucha en présence de trente personnes qui étaient là et dit qu’on le réveillerait à Lyon. Mme de la Tournelle parut assez fâchée de son départ. La veille, M. de Richelieu s’était trouvé assez mal en jouant à l’hombre avec le roi[242].»
[241] Il nous paraît curieux d’insérer ici, après ces preuves irréfutables du rôle honteux joué par Richelieu auprès de Louis XV, une lettre où il se défend d’avoir procuré Mme de la Tournelle au roi. Elle lui était déjà attribuée par Faur; et Jobez, qui la publie dans sa France sous Louis XV (t. III, p. 289), ne semble pas douter de son authenticité. Nous serons beaucoup moins affirmatif: le style en est d’abord trop moderne. En tout cas, cette missive, adressée à deux bonnes amies de Richelieu, la marquise de Monconseil et la duchesse de Luxembourg, est une merveille de cynisme:
«Vous croyez, Mesdames, ainsi que le public qui juge souvent fort mal, parce qu’il le fait sans savoir ni connaître les personnes dont il parle, que c’est moi qui ai procuré Mme de Châteauroux au roi. Vous êtes dans l’erreur comme tout le monde. Je ne me ferais pas un grand scrupule d’avoir été utile à mon maître dans ses amours: on donne un joli tableau, un beau vase, un bijou quelconque; et je ne vois pas qu’on doive rougir de mettre à même son souverain de jouir de tout ce qu’il y a de plus aimable au monde, d’une femme... On doit ses soins en tout genre au maître qui nous donne des ordres; et on peut bien lui donner une femme comme autre chose. Je ne vois d’exclusion que pour la sienne. Ce n’est donc point par scrupule que je n’ai point été le premier agent de la liaison du roi avec Mme de Châteauroux; c’est que l’occasion ne s’est pas rencontrée.»
[242] Journal du duc de Luynes, t. IV, p. 299.—Journal de Barbier, t. VIII, p. 208. Gazetin de police du Chevalier de Mouhy.