CHAPITRE XV

Année 1743: nouvelle correspondance chiffrée de Mme de Tencin, pendant le séjour de Richelieu en Languedoc. — Campagne contre Maurepas. — Le désastre de Dettingen; belle conduite et mot... malheureux de Richelieu. — Mme de la Tournelle est nommée duchesse de Châteauroux et Richelieu, premier gentilhomme de la Chambre.

Année 1744: projet, avorté, d’une descente sur les côtes anglaises.—Dépit et récriminations de Richelieu.—Son activité comme premier gentilhomme de la Chambre.—Projets de fêtes pour le premier mariage du Dauphin.—La Princesse de Navarre: patience de Voltaire et méchante humeur de Rameau.—Diplomatie mystérieuse de Frédéric II.—Conseil de nuit à Choisy.—Départ de Louis XV pour l’armée.

Le mécontentement que Mme de la Tournelle n’était pas parvenu à dissimuler, en voyant s’éloigner «son cher oncle», n’était que trop fondé. Bien que maîtresse en titre, elle sentait tant de jalousies et tant de haines coalisées contre elle, qu’elle pouvait craindre un retour offensif de l’ennemi. Aussi, dans une lettre où s’affirme toute la sécheresse de son cœur, laissait-elle entendre à ce «cher oncle», avec quelle âpreté elle avait dû défendre sa victoire: «Meuse vous aura mandé la peine que j’ai eue à faire déguerpir Mme de Mailly.»

Mais Mme de Tencin veillait.

Toutefois, son empressement inquiétait et fatiguait Mme de la Tournelle, à qui Richelieu n’avait pas révélé l’action commune du frère et de la sœur. Et, de son côté, Mme de Tencin s’étonnait de la froideur avec laquelle la favorite répondait à l’ardeur de son zèle. Il fallut que le gouverneur du Languedoc intervînt pour modifier l’attitude de Mme de la Tournelle et lui permettre d’être plus accueillante, sans aliéner sa liberté d’allures.

Précisément, le cardinal Fleury mourait, au moment où des amis communs lui suggéraient l’idée d’une réconciliation entre Richelieu et Maurepas. Et Mme de Tencin confiait à son ami toutes ses craintes de savoir encore en place un homme, qui pouvait nuire, par «ses coups fourrés», à l’aide de ces lettres, de ces «petites nouvelles», de ces épigrammes, de ces chansons, dont Maurepas s’entendait si bien à faire usage. Mais ce qui n’était pas banal, c’est qu’au cours de cet accommodement, dont des tiers eussent volontiers chargé Mme de Tencin, celle-ci et ses entours étaient filés par des «mouches» (la lieutenance générale de police était du département de Maurepas), pendant que Mme de Tencin avait aussi ses espions, chargés d’observer l’ennemi. Elle ne s’en tourmentait pas moins: «Je suis tranquille quand vous êtes là, écrivait-elle à son correspondant. Vous avez plus d’esprit qu’ils n’en ont tous eu en dix ans.»

Et Mme de Tencin comprenait dans une même réprobation, assurément fort injuste, Meuse que ne pouvait souffrir Mme de la Tournelle et qu’on disait l’espion de Maurepas; Voltaire[243] envoyé en mission secrète, sous prétexte d’exil, auprès de Frédéric II, par les ministres Amelot et Maurepas... «S’il réussit, ces messieurs seraient bien attrapés, si le roi de Prusse déclarait qu’il ne veut point passer par leurs mains», préférant placer toute sa confiance dans Mme de la Tournelle[244].

[243] Mme de Tencin n’aimait pas Voltaire, sans doute par jalousie: «Vous aviez la réputation, écrit-elle à Richelieu, le 18 décembre 1742, de parler toujours de la religion, comme il convient. Si vous faisiez recevoir Voltaire à l’Académie, on dirait qu’il vous a perverti.» Ses variations sur le poète philosophe sont infinies. Peu de temps après cette première lettre, elle s’efforce de gagner Voltaire par Mme du Châtelet, dont elle n’ignore pas les anciennes relations avec Richelieu; et presque aussitôt, elle se plaint que les deux amants, devenus amis, «sont livrés au Maurepas et ne savent qu’être esclaves».

[244] Cette lettre se trouve également dans la Vie privée de Faur (t. II, p. 405).