Mais le roi était parcimonieux. Il s’invitait volontiers chez sa maîtresse, simplement pour y faire admirer son appétit bourbonien. Stylée par Richelieu, Mme de la Tournelle finit par dire à son royal amant qu’elle serait heureuse de lui offrir à dîner, s’il la mettait à même d’en faire la dépense, «s’il lui donnait une maison».

Richelieu ne pouvait tenir que de loin tous les fils de l’intrigue, soit qu’il eût à remplir les devoirs de sa charge aux États de Languedoc, soit qu’il fût employé à l’armée du Rhin. Et là, le 27 juin, dans cette désastreuse affaire de Dettingen, dont l’invasion de l’Alsace et de la Lorraine aurait pu être la conséquence, Richelieu s’était conduit en héros. Il vit son régiment presque détruit au cours de la retraite; il la soutint à peu près seul à l’arrière-garde; et, le dernier, il passa le Mein. Il eut un cheval tué sous lui, mais sortit indemne de ce massacre—un nouvel Azincourt pour la noblesse française. Aussi, quand il fut chargé par le Maréchal de Noailles[249] de relever sur le champ de bataille plus de six cents blessés et, parmi eux, des ennemis qu’y laissait le roi d’Angleterre[250], Richelieu ne put-il retenir un mouvement de surprise indignée, à la vue de tant de jeunes et brillants seigneurs couchés par la mort à côté des plus obscurs plébéiens. Comme si l’inflexible Camarde, ce professeur d’égalité absolue, eût dû établir des distinctions, des séparations, voulons-nous dire, entre justiciables de si diverses qualités! Et le haineux Chamfort de se réjouir, à ce propos, de la publication des «Mémoires du Don Juan français», mine précieuse de révélations et de scandales, d’où il extrait, avec quelles délices! le «sentiment d’horreur de Dettingen» comme un des traits les plus caractéristiques de l’«arrogance et de la fatuité» de Richelieu.

[249] L’imprudente attaque de Gramont non seulement contrecarra le plan de Noailles, lequel tenait déjà la victoire entre ses mains, mais obligea le Maréchal à se retirer derrière le Rhin (Journal de Barbier, t. III, pp. 457 et suiv.).

[250] Comme électeur de Hanovre, le roi d’Angleterre, Georges II, avait pris parti pour Marie-Thérèse.

Mais, hélas! c’était aussi cet orgueil, barbare, protestant contre l’oubli des égards dûs au privilège nobiliaire, qui valait à son représentant le plus autoritaire et le plus turbulent, la sympathie, l’approbation et l’appui d’un parti puissant à la Cour, soucieux d’y défendre les intérêts de l’absent.

Mme de Tencin en signale les protagonistes dans sa correspondance; mais, presque aussitôt, sa méfiance, trop souvent brouillonne, reprend le dessus; ceux dont elle a vanté le zèle, deviennent des traîtres ou des indifférents; et, réciproquement, les douteux ou les suspects rendent des services. C’est ainsi que le ministre de la Guerre, d’Argenson, bien qu’il «ne vaille rien», s’entend, avec Mme de la Tournelle, pour «tromper» Maurepas, qui veut empêcher la favorite de voir le roi, mais plus encore pour déjouer les intrigues de «la Maurepas», furieuse de savoir Mme de la Tournelle en passe d’être nommée duchesse. C’est encore le frère de Mme de Tencin, le Cardinal, d’accord avec le Maréchal de Noailles, pour travailler «au bien de la chose publique», qui ne semblent, le second surtout, se lasser et se refroidir: «J’agirai par moi-même, écrit-elle à Richelieu, auprès de votre Mme du Châtelet; elle a confiance en moi. Je lui ferai sentir les avantages que Voltaire trouvera à dire la vérité au roi ou du moins à Mme de la Tournelle.» Mais elle craint l’asservissement de Mme de Lauraguais à Maurepas: il n’est pas jusqu’à Mme de Flavacourt, «votre Poule (toujours la manie des surnoms!)», qui ne soit l’espionne de l’exécrable Maurepas.

Et, dans certaines de ces lettres, au verbe hardi, aux termes pittoresques, la femme d’État, si le mot n’est pas excessif, prime la femme d’affaires: «Ici, écrit-elle, on n’est pas occupé de l’armée, ni du mouvement des ennemis, mais de frivolités...» Plus loin, elle rêve d’une alliance de la France avec la Russie, la Turquie et la Suède.

C’est encore contre Louis XV qu’elle manifeste le plus d’animosité: «Le roi sera toujours mené, et plus souvent mal que bien: on dirait qu’il a été élevé à croire que, quand il a nommé un ministre, toute sa besogne de roi est faite et qu’il ne doit plus se mêler de rien.» Aussi est-elle écœurée et va-t-elle «le planter là».

Cependant, ce monarque fainéant, tout en conservant Maurepas, allait combler de largesses sa maîtresse et son favori.

En octobre, la marquise de la Tournelle recevait, dans une magnifique cassette, avec 86.000 livres de rente, des lettres-patentes de la duché-pairie de Châteauroux, rendant hommage à la «vertu» et au «mérite personnel» de la bénéficiaire. Ainsi, grâce à la dextérité de son jeu de grande coquette, Mme de la Tournelle était enfin parvenue au but que s’était proposé son ambition, froidement et résolument calculatrice: exigences insatiables, refus systématiques et répétés de sa personne, menaces fréquentes de rupture, elle n’avait rien négligé pour rançonner et pour s’asservir un amant dont l’impatiente passion s’irritait de tant d’obstacles.