Quant à Richelieu, les «grâces» se succédaient pour lui avec une continuité qui marquait bien la progression de son crédit. Le jeune Fronsac, son fils, avait été promu colonel du régiment de Septimanie, sans que le prince de Dombes, le véritable gouverneur du Languedoc, eût même été consulté[251]. Déjà Bernage, l’intendant de la province, avait été nommé prévôt des marchands à Paris, uniquement pour que Richelieu en fût débarrassé; et Louis XV ajoutait, non sans malice, «qu’il ne serait pas aisé de trouver un intendant de Languedoc dont le duc pût s’accommoder, M. de Richelieu étant aussi jaloux qu’il l’est de tout ce qui peut diminuer son pouvoir et son autorité[252]».

[251] Journal du duc de Luynes, t. V, p. 338.

[252] Ibid., p. 81.

Enfin, le 26 décembre, le roi lui donnait la charge de premier gentilhomme de la Chambre, mais il entendait être seul à l’en aviser: aussi un courrier était-il parti en porter la nouvelle à Montpellier, où le duc tenait les États du Languedoc[253].

[253] Ibid., p. 225.

Duclos, malveillant d’instinct pour Richelieu, le présente comme «un homme assez singulier, qui a toujours cherché à faire du bruit et n’a pu parvenir à être illustre, qui, employé dans les négociations et à la tête des armées, n’a jamais été regardé comme un homme d’État, mais le chef des gens à la mode dont il est resté le doyen[254]». Ce que Duclos aurait pu, aurait dû dire, c’est que si cette réputation de mondanité excessive a diminué le rôle de Richelieu devant l’Histoire, celle-ci, en équitable dispensatrice du blâme ou de l’éloge, n’en a pas moins reconnu les incontestables succès remportés sur les champs de bataille ou dans les milieux diplomatiques par ce «chef des gens à la mode».

[254] Duclos: Mémoires, 1864, t. II, p. 38.

Richelieu s’y fit remarquer, en tout cas, pendant l’année 1744, par une activité, peut-être un peu trop débordante, mais témoignant d’une somme de travail considérable. Il visait à la fois le poste de premier ministre et le bâton de maréchal. Pour cette dernière distinction, il crut l’obtenir sans trop de peine, en acceptant le titre et les fonctions de généralissime de l’expédition, qui s’organisait, dès les premiers mois de l’année, contre la Grande-Bretagne.

La France, soutenant alors la cause du prétendant Charles-Édouard, devait le débarquer sur les côtes anglaises, avec un corps d’armée de 11.000 hommes, de l’artillerie et des chevaux de trait, sous le commandement de Richelieu. Celui-ci, porteur d’une proclamation en deux langues—Manifeste du roi de France en faveur du Prince Charles-Édouard—rédigée par Voltaire[255], l’eût lancée par le pays, dès que la flotte eût abordé. Mais l’impétueux généralissime n’était pas plus discret dans le dispositif de ses préparatifs militaires que dans la mise au point de ses campagnes galantes. Il se commanda, suivant son habitude, de magnifiques équipages et s’entoura d’un superbe état-major. D’autre part, on réquisitionna tous les navires marchands de Picardie et de Normandie, opération qui se poursuivit, sinon dans le silence, du moins avec lenteur[256].

Et, quand Richelieu arriva dans le port de Boulogne, il trouva en face de lui une escadre de trente-cinq vaisseaux ennemis qui gardaient à vue le détroit. Irrité d’une surprise qui étouffait l’entreprise dans l’œuf, il le prit sur le ton du persiflage avec les ministres: «Je crois que ceux qui auraient de grands talents militaires ne sont pas plus à l’abri du ridicule que ceux qui en ont moins... Aussi, si je connaissais quelque guerrier intrépide de ce genre, je vous prierais de me l’adresser.» Cependant, il ne se découragea pas complètement. Il proposa de changer le port d’embarquement. Mais, voyant que la Cour semblait se désintéresser de l’affaire, il se fâcha: «Ce n’est pas moi qui ai formé le projet de porter des secours en Angleterre; mais, ayant été choisi pour y conduire celui qu’on aurait pu y passer, j’ai cru devoir présenter les moyens que je croyais qui pourraient le faire réussir[257]