—Et vous, mon commandant, quel est votre avis?

—Oh! moi... Je crois que tous ont un peu raison. Ce qui nous a rendus casaniers, en France, c'est surtout la prospérité. Pourquoi s'exiler, pourquoi courir les risques des entreprises en pays neufs, quand notre patrie nous assure tout ce que nous pouvons désirer. Aujourd'hui cela commence à changer. Notre dette publique énorme, nos dépenses militaires irréductibles, car elles sont la condition sine qua non de l'existence de la France, l'encombrement de toutes les carrières libérales, dû à l'extension incessante de l'instruction; toutes ces raisons font que les regards de la jeunesse se tournent vers ces possessions françaises que nous autres, soldats, avons conquises pour lui permettre d'en exploiter les richesses. Toute une génération de coloniaux grandit. Dans vingt ans, on verra, en Afrique surtout, qui est en quelque sorte un prolongement du sol de la mère patrie, on verra, dis-je, des Français s'installer, s'enrichir, faire souche de colons, assurer la conquête pacifique.

Et, avec mélancolie, le commandant ajouta:

—A ce moment, il n'y aura plus de gens, comme il s'en trouve aujourd'hui, pour nous faire un crime de risquer notre existence, afin d'assurer à la France la richesse dans l'avenir.

Marchand s'interrompit.

Un brusque arrêt venait de se produire dans la colonne.

—Qu'y a-t-il donc, interrogea-t-il?

Presque au même instant, le sergent Dat, qui commandait l'avant-garde, accourut tout essoufflé.

—Commandant, cria-t-il du plus loin qu'il pensa pouvoir se faire entendre, le sentier est barré.

—Barré?