Enfin le héros de la fête, témoin de l’impatience du public, allonge le bras au bout duquel est le manche à balai qui conduit à la mèche; il touche celle de la fusée: le feu prend, elle part, aux cris d’admiration des paysans, et M. le comte, enchanté que cela soit fini, jette sa mèche loin de lui et s’essuie le front avec son mouchoir. Mais, dans son empressement à se débarrasser de la mèche, M. de Francornard n’a point fait attention qu’il la jetait sur les autres pièces d’artifice: au bout d’un instant, un grand bruit annonce l’explosion du bouquet, que Champagne, fort peu expert en artifice, n’avait pas eu la précaution d’éloigner de manière qu’il ne pût atteindre personne. Les soleils, les pétards éclatent au-dessus de la foule, sur laquelle ils retombent en serpentant, et un artichaut mal dirigé passe entre les jambes de M. le comte, qui, tout étourdi du bruit, ne sait de quel côté se sauver.

Tout le monde crie: les paysannes ont du feu à leurs bonnet, à leurs fichus, à leurs tabliers; on n’entend de tous côtés que ces mots: Je brûle! je brûle... éteignez-moi.

Les débris d’un soleil sont tombés sur la tête d’Adolphine: le feu prend aux cheveux de l’aimable enfant et se communique rapidement à sa robe; madame la comtesse perd la tête, Lucile appelle du secours; mais chacun est occupé de soi. Ceux qui brûlent ont trop à faire, ceux qui n’ont rien s’examinent de la tête aux pieds. Seul, je m’empresse d’accourir près de la charmante enfant. Je la prends dans mes bras; j’étouffe avec mon corps la flamme de ses vêtements, et mes mains, s’appuyant sur ses beaux cheveux, arrêtent bientôt les progrès du feu.

Elle est sauvée, et sa jolie figure n’a point été atteinte. Madame me donne les plus doux noms, m’appelle son sauveur, celui de sa fille... elle ne trouve pas d’expressions pour me peindre sa reconnaissance... Et qu’ai-je donc fait d’extraordinaire? Il me semblerait tout naturel de donner ma vie pour sauver celle d’Adolphine. Elle n’a pas eu le temps de connaître son danger, elle rit déjà en m’appelant son cher André. Ah! ce mot-là me paye bien des légères souffrances que j’endure!

—Pauvre garçon! dit Lucile, il a les mains toutes brûlées!... Tenez, voyez madame...

—Ce n’est rien, cela ne me fait pas mal.

Madame veut me faire rentrer pour qu’on mette quelque chose sur mes brûlures; mais bientôt des cris perçants attirent l’attention générale: M. le comte, qui jusque-là avait été tranquille, se met à courir comme un fou dans le jardin, en criant qu’il brûle et en portant ses mains à sa culotte. L’artichaut, en passant entre ses jambes, avait mis le feu à cette partie de ses vêtements, mais le drap ayant été long à prendre, M. le comte, qui attribuait à ses voisins l’odeur de roussi qui le suivait partout, avait été beaucoup plus longtemps qu’un autre à s’apercevoir de son accident.

Au lieu de se tenir tranquille et de tâcher d’étouffer le feu, M. de Francornard court dans le jardin en faisant des sauts, des contorsions, et criant comme un possédé:

—A moi, Champagne! je roussis, je brûle... ma culotte... la fusée... je rôtis...

L’air et le mouvement qu’il se donne augmentent les progrès du feu que l’on ne peut encore apercevoir, parce qu’il est caché par les basques de l’habit. Champagne court après son maître en lui demandant où il brûle. Pour toute réponse, M. le comte relève les basques de son habit et montre la partie endommagée. Champagne tire son mouchoir et l’applique dessus; mais cela n’éteint pas assez vivement le feu, et M. le comte, qui souffre beaucoup, jure comme un damné en criant qu’il va perdre ce qu’il a de plus précieux.