—Il me semble, dit Champagne, que je mérite plutôt des éloges! Sans moi, M. le comte rôtissait; je lui ai sauvé la vie.
—Je ne sais pas ce que vous lui avez sauvé, mais je sais que vous avez manqué de nous brûler tous.
De retour à Paris, M. le comte fait une maladie causée par son passage subit du feu à l’eau. La bonne Caroline lui prodigue les soins les plus empressés. Pour moi, je passe près de Manette tous les moments que j’ai de libres et pendant lesquels je sais ne point pouvoir être avec Adolphine. Je sens que je ne dois plus me permettre la même familiarité avec la fille de ma bienfaitrice: elle grandit... Les jeux de l’enfance ont fait place aux études de musique, de dessin; nos conversations deviennent raisonnables; nous trouvons du charme à former ensemble notre jugement. L’aimable enfant ne m’appelle plus son cher André! Sans doute on lui aura dit qu’elle devait cesser de me nommer ainsi. Mais en prononçant mon nom, sa voix est si douce!... Je lis dans ses regards que son cœur me donne toujours le même titre.
Depuis l’aventure du bosquet, Lucile ne veut plus que je l’embrasse, elle dit que je suis trop grand maintenant. Et cependant, plus je grandis, plus il me semble que j’aurais de plaisir à embrasser Lucile.
Manette ne me défend pas cela, et pourtant Manette devient aussi une fort jolie fille: elle est grande, bien faite; ses traits sont assez agréables, sa fraîcheur est naturelle comme toutes ses manières. Elle est active, laborieuse; elle apprend l’état de couturière et lit en cachette des romans pour savoir comment on parle d’amour dans la haute société.
Le temps s’écoule, j’approche de mes dix-sept ans. Depuis qu’une fusée a passé entre ses jambes, M. de Francornard paraît avoir renoncé entièrement au projet d’avoir un héritier, et ma bienfaitrice est plus souvent avec son époux, qui a cessé de lui parler d’amour. Mais M. le comte, ne songeant plus à un fils, s’occupe davantage de sa fille. Adolphine a quatorze ans, et déjà sa beauté, ses grâces captivent tous les regards. L’aimable Caroline est fière de sa fille: bien différente de ces mères qui voient avec dépit se tourner vers leur enfant les regards qui jadis se fixaient sur elles, et entendent avec chagrin des compliments qui ne leur sont plus adressés, la mère d’Adolphine, quoique belle et jeune encore, n’écoute plus que les éloges que l’on accorde à sa fille.
J’admire en secret les charmes que l’âge développe chez Adolphine: chaque jour elle devient plus séduisante, et son image est sans cesse devant mes yeux. Je suis grand; j’ai perdu la tournure de nos montagnes; j’entends dire quelquefois que je suis bien. Plusieurs suivantes de l’hôtel me regardent avec complaisance et m’appellent maintenant monsieur André! J’ai donc l’air d’un monsieur? On dit aussi que j’ai des talents, que je dessine fort bien. Mais à quoi me servira tout cela... s’il faut un jour me séparer d’Adolphine?
Déjà cette pensée me tourmente, elle me poursuit!... Je ne suis qu’un Savoyard élevé par charité dans cet hôtel, je dois tout aux bontés de madame la comtesse! Mais cette éducation qu’elle m’a fait donner me rendra-t-elle plus heureux?
M. de Francornard dit quelquefois à madame:
—Est-ce que vous comptez garder éternellement cet André chez vous?