—Il est encore bien jeune, répond ma bienfaitrice; dans quelque temps je tâcherai de lui trouver un emploi convenable à ses talents.

Un emploi!... Il faudra donc quitter cette maison, ne plus voir Adolphine... Je n’ose laisser paraître mon chagrin, c’est dans le sein de ma sœur que je vais épancher mon cœur. Je lui parle sans cesse de la fille de madame la comtesse; je lui vante ses grâces, sa beauté, ses talents... J’aime à lui redire les moindres mots qu’elle m’a adressés. Parler d’Adolphine est un si grand plaisir!... Je n’ose avouer que je l’adore, mais je dis tout ce que je sens. Manette m’écoute en silence: souvent je vois des larmes dans ses yeux... Pauvre sœur! sans doute elle me plaint, et c’est la crainte de me voir malheureux qui cause son chagrin.

Je n’oserais parler aussi franchement avec Lucile, je craindrais qu’elle ne devinât mes sentiments, et que cela ne parvînt à madame. Je serais si fâché que l’on connût dans l’hôtel la cause de ma tristesse!... Je suis déjà si timide, si embarrassé près d’Adolphine! Il me semble que tout le monde pénètre mes plus secrètes pensées.

M. le comte vient d’ordonner un grand dîner pour célébrer la fête de sa fille. Déjà tout se dispose dans l’hôtel, il y aura un bal brillant.

Je ne sais pourquoi cette fête m’attriste; c’est cependant la sienne! Mais je songe que je ne la verrai pas un moment de toute la soirée; je songe aussi qu’elle sera entourée d’une foule de jeunes gens qui la trouveront charmante et le lui diront sans doute: je ne sais pourquoi cette idée m’afflige et me contrarie.

Je me rends chez madame; je n’ose point offrir un bouquet, mais j’ai cueilli une fleur à un rosier que j’ai sur ma fenêtre, et je la tiens à ma main.

Madame est à sa toilette, Adolphine est seule devant son piano; il y a bien longtemps que je ne me suis trouvé seul avec elle! Si je pouvais profiter de ce moment pour lui offrir cette rose, pour lui dire tous les vœux que mon cœur forme pour son bonheur! mais non, je suis trop timide... Je n’ose rien dire... Je reste au milieu du salon, regardant alternativement Adolphine et ma rose.

L’aimable enfant m’aperçoit:

—C’est vous, André? me dit-elle; venez donc auprès de moi...

Je m’approche lentement... Je chiffonne la fleur dans mes mains.