—Oui, mademoiselle, si vous daignez l’accepter; n’est-ce pas aujourd’hui votre fête?

—Si je daigne l’accepter! Pouvez-vous en douter?... Refuserais-je celui qui m’a sauvé la vie? Ah! mon cher André, voilà le bouquet qui me fait le plus de plaisir, avec celui que maman m’a donné.

—Son cher André! Elle m’appelle son cher André!... Je ne sais plus où j’en suis... Je crois que je lui prends la main, que je la presse avec ivresse dans les miennes... Mais on vient... J’entends aboyer César... Grand Dieu! c’est M. le comte... Je m’éloigne précipitamment d’Adolphine, je cours à une porte... Je crois éviter la présence de celui que je redoute, et je me jette brusquement contre lui.

—Allons! il est dit que ce drôle-là fera toujours des sottises! s’écrie M. de Francornard; il est cause que César ne marche plus que sur trois pattes, et le voilà qui me casse le nez à présent. Quand donc madame la comtesse me débarrassera-t-elle de ce Savoyard?

—Ce drôle!... J’étais si heureux!... Ah! ce mot vient de détruire toute ma joie... il me fait un mal!... Éloignons-nous, et cachons au moins les pleurs qui s’échappent de mes yeux.

Je suis allé me renfermer dans ma chambre. J’y suis depuis longtemps; j’entends les voitures, les cochers, les domestiques qui vont et viennent! ce bruit m’apprend que tout le monde est arrivé; mais que m’importe cette fête? Je ne puis être admis parmi la haute société qui entoure Adolphine, et je ne veux pas non plus me mêler aux domestiques qui encombrent les antichambres. J’ai eu un moment l’idée d’aller trouver Manette; mais pour traverser l’hôtel, je rencontrerais beaucoup de monde, et l’on n’aime pas montrer une figure triste à des gens qui ne songent qu’à rire.

Je suis plongé dans mes réflexions; je crois voir Adolphine; j’entends encore son père m’appeler drôle!... Mes larmes coulent; il me semble maintenant que madame la comtesse aurait mieux fait de me laisser commissionnaire. J’étais si heureux près de Bernard, de Manette, que je n’affligeais pas alors par le récit de mes chagrins! Je ne songeais qu’à ma mère, à mes frères!... et rien ne s’opposait aux projets de bonheur que je formais pour l’avenir.

Tout à coup je sens une main potelée se placer sur mes yeux, et une voix bien connue me dit:—Que faites-vous donc là, tout seul, comme un ours, tandis que tout le monde dans l’hôtel songe à s’amuser?

C’est Lucile qui est entrée doucement dans ma chambre et s’est approchée de moi sans que je l’aie entendue.—Venez avec moi, André; nous irons à une fenêtre où nous serons seuls, et de laquelle on voit danser dans le salon... Oh! c’est fort amusant de voir les toilettes!... et puis on regarde comment danse le beau monde, et on s’en souvient quand on va au bal.

—Merci, mademoiselle, je n’ai pas envie de voir danser, dis-je tristement à Lucile. Elle se baisse alors pour me regarder, et s’aperçoit que je verse des larmes.—Eh bien! qu’a-t-il donc à présent?... Il pleure, je crois!... Oui, vraiment, il a les yeux tout rouges. André, mon ami, qu’avez-vous? qu’est-ce qui vous cause de la peine? Oh! je veux que vous me le disiez. Voyez un peu... pleurer quand tout le monde s’amuse!... Allons, dites-moi vite le sujet de vos larmes.