Lucile s’assied tout près de moi; elle me prend les deux mains, qu’elle pose sur ses genoux en les tenant dans les siennes; sa tête est penchée vers moi; ses jolis yeux interrogent les miens, elle me presse, me conjure de parler avec les marques de l’intérêt le plus vif. Ah! que les femmes savent bien nous consoler! Notre peine semble être la leur!... Elles entrent dans nos maux, elles partagent notre douleur, afin de nous en ôter la moitié.

Je me trouve déjà moins à plaindre depuis que je suis auprès de Lucile. Je n’ose cependant lui confier toutes mes peines; mais je lui rapporte ce qu’a dit M. le comte.

—Comment! c’est cela qui vous fait pleurer? me dit-elle; mais vous êtes un enfant, André!... Qu’importe ce que dit ce vieux bougon, qui n’aime que sa table et son chien? En êtes-vous moins aimé de madame, de sa fille, de moi?... En avez-vous moins de talents?... En êtes-vous moins gentil? Allons, ne pleurez plus, monsieur, je vous le défends... C’est qu’il ferait gonfler ses yeux, et ce serait dommage, vraiment.

En disant ces mots, Lucile s’avance et me donne un baiser sur le front. Je me sens tout ému, tout agité; mais il me semble que je suis déjà un peu consolé; cependant je pousse un gros soupir, celui-là n’est pas tout entier de chagrin. Lucile, qui croit que je suis toujours affligé, penche encore sa tête vers mon épaule... cette fois, c’est moi qui l’embrasse, mais ce n’est pas sur le front.

—Eh bien! que faites-vous donc, André? me dit Lucile d’une voix émue: pourquoi m’embrassez-vous? Est-ce que cela vous console? Alors je veux bien vous le permettre un peu... Mais il me semble que c’est assez, monsieur.

Lucile n’a pas le ton bien sévère; la vue de mes larmes a touché son cœur, et l’attendrissement rend bien faible. Je la presse dans mes bras... Elle n’a plus le temps de compter les baisers que je lui donne; elle me repousse, mais si doucement! Sa voix est si tendre en me disant:—André, mon ami!... finissez, laissez-moi.

Aimable fille, pouvais-je à dix-sept ans ne point me consoler dans tes bras?

Nous avons changé de rôle: Lucile a l’air désolé, et c’est moi qui suis le consolateur.—Ah! André... c’est bien mal me dit-elle, qui aurait cru?... Est-ce que je pensais à cela, moi?... Puis elle pousse de gros soupirs... mais je ne vois pas de larmes dans ses yeux. Je console Lucile... elle se calme, puis elle se lamente encore, et je la console de nouveau. Mais enfin il est un terme à tout, et quand Lucile se trouve assez consolée, elle reprend son air espiègle et me sourit tendrement, en me disant:

—Après tout... cela ne regarde personne; je suis ma maîtresse!... et si je veux vous aimer, moi, qui est-ce qui aurait le droit de m’en empêcher?... J’aurais cependant voulu que vous fussiez plus sage... mais... c’est un malheur!... Si vous me juriez de m’être constant, je serais si heureuse!... Allons, monsieur, dites-moi donc cela: faites-moi tous les serments d’usage!... Il ne sait rien, cet enfant-là; il faut que je lui apprenne tout.

Lucile se place devant moi, elle me dit de lever ma main droite et de répéter avec elle; puis elle tâche de prendre un air solennel qui ne va pas avec sa mine friponne.