—Je jure à Lucile... que j’aime de tout mon cœur... Allons, monsieur, répétez.—Je jure à Lucile, que j’aime de tout mon cœur...—C’est très-bien... et que je veux aimer toute ma vie...—Oh! oui, toute ma vie.—Ah! comme il a bien dit cela! Embrassez-moi, André... Ah! mon Dieu où en étions-nous?—Je jurais de vous aimer toute la vie, ma chère Lucile.—Sa chère Lucile!... Voyez-vous comme il s’émancipe déjà!... C’est égal, je vous permets de m’appeler ainsi, je l’exige même, lorsque nous serons seuls; car devant le monde je n’ai pas besoin, André, de vous recommander d’être circonspect?...—Oh! oui, mademoiselle!...—Mademoiselle... qu’est-ce que c’est cela, mademoiselle? Dites donc votre chère Lucile: vous le disiez si bien tout à l’heure!—Eh bien! oui, ma chère, ma bonne Lucile.—Ah! c’est bien heureux... Mais le serment, monsieur... Ah! je n’entends pas que cela se passe ainsi; je veux un serment, moi: Je jure de lui être toujours fidèle... Eh bien! répétez donc...—Fidèle? qu’est-ce qu’on entend par là, Lucile?—Dame... cela veut dire... Mon Dieu! il faut que je lui apprenne tout, à ce garçon-là!... ça veut dire que vous n’en aimerez pas d’autre que moi.—Ah! je ne puis pas vous jurer cela, Lucile.—Comment! monsieur, vous ne pouvez pas jurer cela? Et pourquoi cela, s’il vous plaît?—Parce que je mentirais... et, quoique élevé à Paris, je veux conserver la coutume de nos montagnes, et me souvenir toujours des avis de mon père... Voilà pourquoi je ne veux pas mentir.—Je n’entends rien à toutes ces raisons-là, monsieur; est-ce que vous avez déjà le projet d’en aimer d’autres, petit traître?... Ah! mon cher André, ce serait bien vilain!...—Mais ne dois-je pas aimer aussi ma bienfaitrice... Manette... mademoiselle Adolphine?...
—Oh! certainement, mais ce n’est plus cela que j’entends; et par aimer je voulais dire... Au reste, je crois, mon cher André, que c’est une folie de jurer!... On se souvient du serment, et l’on oublie celle pour qui on l’a fait. Aimez-moi tant que vous pourrez; je n’ai pas le droit d’exiger plus que votre amitié: vous n’avez que dix-sept ans; moi, j’en ai vingt-quatre... Vous me trouverez trop vieille bientôt!...—Ah! Lucile, je vous aimerai toujours... qu’importe l’âge?—Mais cela importe beaucoup! Ce n’est pas que je veuille dire que je suis âgée maintenant!... Grâce au ciel, à vingt-quatre ans on est encore très-jeune, entendez-vous, André, surtout les femmes: car les hommes c’est différent, ils paraissent bien plus vite raisonnables. Vous, par exemple, vous avez déjà l’air d’avoir vingt ans... Ah! mon Dieu! quelle heure est cela?... onze heures!... déjà onze heures!... Comme le temps passe avec lui! si madame m’avait demandée... Il faut que je vous quitte, André; quel dommage! Ah! auparavant j’ai encore une prière à vous faire, et j’espère que vous ne me refuserez pas.—Qu’est-ce donc?—C’est que vous n’irez plus aussi souvent chez votre Manette... Je ne l’aime pas du tout, monsieur, votre Manette!... Elle a le même âge que vous; est-ce qu’elle n’a pas un amoureux?—Un amoureux!... oh! non, Manette me l’aurait dit; mais elle ne pense pas à cela.—Ah! vous en êtes certain?... Je devine bien pourquoi: c’est vous, petit scélérat, qui êtes son amoureux!...—Moi! oh! non, Lucile, je n’aime Manette que comme une sœur.—Oui! oui!... Oh! nous savons bien ce que c’est que ces amours de frères pour des demoiselles qui ne sont pas leurs sœurs. Au reste, ce serait bien mal à vous de séduire la fille de cet honnête Bernard, qui vous a recueilli, logé, traité en fils...—Mais, mademoiselle, je vous jure...—Ah! monsieur, je vous ai déjà dit que je ne voulais plus qu’on me jurât rien... tenez, cela vaudra beaucoup mieux. Adieu, André... il faut que je vous quitte; vous allez vous coucher tout de suite, n’est-ce pas?—Certainement! que voulez-vous donc que je fasse?—Dormez bien... rêvez de moi... Oh! je rêverai de vous, moi... j’en suis bien sûre: j’en rêvais déjà souvent; mais je ne vous le disais pas; à présent ce sera bien pis! Ah! ces hommes! comme cela nous tourmente!... Dire que je l’ai vu enfant... et qu’aujourd’hui... Adieu, André.
Elle m’embrasse, elle s’éloigne, elle revient m’embrasser encore... Charmante fille! qu’elle est vive, aimable, séduisante!... En me quittant, elle s’est retournée vingt fois pour me sourire encore; enfin elle a fermé ma porte, et moi je vais me coucher. Qui m’aurait dit que ce jour commencé si tristement me donnerait pour la nuit des souvenirs si doux?
CHAPITRE XIX
NOUVEAU PERSONNAGE.—DÉPART.
Pendant quelque temps, les consolations de Lucile m’occupent tellement que je me livre moins à mes rêveries; dès que la jolie femme de chambre s’aperçoit que j’ai l’air un peu mélancolique, elle trouve moyen d’accourir près de moi, et ses caresses, sa gentillesse, dissipent bientôt toutes les pensées sur l’avenir; près d’elle on ne peut songer qu’au présent.
Cependant chaque jour je sens que j’aime Adolphine davantage; j’aime toujours Lucile, mais quelle différence entre ces deux sentiments!... Près de cette dernière, ma timidité a entièrement disparu; je suis gai, enjoué, je ris, je ne songe qu’au plaisir. La vue de ses charmes, son regard fripon, sa tournure piquante, enflamment mes sens, et la plus douce ivresse fait palpiter mon cœur. Près d’Adolphine, je suis toujours aussi timide, aussi embarrassé; j’aurais mille choses à lui dire, et je ne trouve pas un mot. Je ne la regarde qu’à la dérobée; je crains et je désire rencontrer ses yeux; me parle-t-elle, je suis tremblant, je soupire... En regarde-t-elle un autre, je me sens oppressé... Est-ce donc du plaisir que j’éprouve auprès d’elle? il faut bien que cela en soit, puisque pour celui-là je sacrifierais tous les entretiens de Lucile. Il y a donc deux sortes d’amour?... Comment se fait-il que l’on préfère celui qui nous fait de la peine à celui qui nous rend heureux?
Malgré la défense de Lucile, je ne cesse point de voir Manette, cette bonne sœur, qui prend tant d’intérêt à tout ce qui me regarde, qui me questionne sur tout ce que je fais, et dans le sein de laquelle j’aime à épancher mon cœur. Il y a cependant certaine confidence que je ne juge pas à propos de lui faire. Je ne suis plus un enfant; je commence à sentir qu’il est des choses sur lesquelles on doit se taire. Mais Manette a grandi comme moi; je me rappelle ce que m’a dit Lucile, et, seul avec ma sœur, je lui dis un jour:
—Manette, je te confie tout ce que je fais... mais toi, il me semble que tu n’as pas pour moi la même confiance?
Manette lève sur moi ses yeux si doux, qui ne sont plus aussi gais qu’autrefois; elle me regarde avec étonnement.—Que veux-tu dire, André?—Que tu ne me dis pas tous tes petits secrets... A ton âge, Manette, le cœur doit commencer à parler...
Manette rougit et paraît troublée, puis elle s’écrie:—Qui t’a dit que mon cœur parle pour quelqu’un?—On ne me l’a pas dit, Manette, mais je le suppose, parce que mademoiselle Lucile pense que tu es d’un âge à aimer quelqu’un...—Votre demoiselle Lucile en sait bien long!... Je ne suis pas aussi instruite qu’elle, mais il me semble qu’il n’y a pas de nécessité à cela.—Mon Dieu! il ne faut pas te fâcher... Est-ce que ce serait un crime d’avoir un amoureux... bien honnête, qui te ferait la cour pour t’épouser?—Non, monsieur, non, je n’ai point d’amoureux... Je n’en aurai jamais!...—Jamais!... est-ce que tu peux répondre de cela?...—Oui, monsieur, oh! certainement, je puis en répondre; et je ne sais pas de quoi se mêle votre demoiselle Lucile et pourquoi elle vous fait penser des choses pareilles.