Manette porte son tablier sur ses yeux.—Eh quoi! lui dis-je en passant mon bras autour d’elle, tu pleures?... Comment ce que je t’ai dit peut-il te faire du chagrin?—Oui, monsieur... parce que c’est très-mal de me supposer un amoureux... à moi, grand Dieu!... est-ce que c’est possible?...—Qu’y aurait-il donc de si étonnant? tu es assez jolie pour plaire à quelqu’un.

Manette relève la tête, et me dit avec l’accent du plaisir:—Tu me trouves jolie, André?—Certainement...—Aussi jolie que mademoiselle Adolphine, que mademoiselle Lucile?...—Ah!... Ce n’est plus la même chose.

Manette rebaisse tristement la tête en répétant:—Oh! non... je vois bien que ce n’est plus la même chose!—Il y a tant de beautés différentes! Sans ressembler à aucune, cela n’empêche pas de plaire.—Mon Dieu! André comme tu es savant maintenant sur ces choses-là! Est-ce aussi mademoiselle Lucile qui t’a appris tout cela?

Je ne puis m’empêcher de rougir de la réflexion naïve de Manette, qui me dit au bout d’un moment:—Est-ce que tu serais bien aise que j’eusse un amoureux?—Pourquoi pas, si c’était un garçon honnête, laborieux, capable de faire ton bonheur?

Manette ne répond rien; elle se lève, s’éloigne de moi, va prendre son ouvrage, et avec son mouchoir essuie les pleurs qui coulent de ses yeux. Qu’ai-je donc dit qui puisse lui faire de la peine?... Je n’y comprends rien; mais l’arrivée de son père termine notre entretien, et je retourne à l’hôtel sans pouvoir deviner la cause du chagrin de Manette.

Je remarque un grand mouvement dans la maison. Une chaise de voyage est dans la cour de l’hôtel; le postillon est encore couvert de poussière. Quel est donc le personnage qui vient d’arriver? Je ne tarde pas à rencontrer Lucile, qui sait tout, et s’empresse de me mettre au fait.

—C’est le neveu de M. le comte qui vient de descendre de cette voiture.—Le neveu de M. le comte?... voilà la première fois que j’en entends parler...—Ah! c’est qu’il paraît qu’il n’était pas fortuné. C’est le fils d’une sœur de monsieur qui avait épousé un marquis de Thérigny, qui est mort sans rien laisser à sa veuve. La pauvre femme écrivait en vain à son frère, celui-ci ne lui répondait jamais. Mais elle est morte il y a deux ans, et son fils vient d’hériter d’un cousin de son père d’une fortune assez ronde. Quand M. le comte a appris cela, il a sur-le-champ écrit à son neveu, qui habitait la Normandie, pour l’engager à venir le voir. Celui-ci, qui se rendait justement à Paris, a accepté l’invitation. Il vient de descendre ici, et il paraît qu’il logera dans cet hôtel, car M. le comte a ordonné qu’on lui prépare un joli appartement.—Quel âge a-t-il, ce neveu?—Presque aussi jeune que vous; vingt ans tout au plus... cela sort du collège!... mais cela a déjà des manières, un ton... beaucoup de fierté, à ce que j’ai pu voir; du reste, il est assez joli garçon, et sans son air de suffisance il serait encore mieux! Mais un jeune homme qui se voit tout à coup possesseur d’une nouvelle fortune, comment voulez-vous que cela ne lui tourne pas la tête? Il faut avoir beaucoup de mérite à vingt ans pour ne pas être insupportable avec vingt mille livres de rente.

Je ne sais pourquoi l’arrivée de ce jeune homme me déplaît. Nous avions bien besoin de ce neveu qui vient s’établir dans l’hôtel! Il va voir Adolphine tous les jours, à tous les instants... Il va en devenir amoureux, il n’y a aucun doute! Et Lucile qui dit qu’il n’est pas mal, qu’il est assez joli garçon! c’est désespérant. Si du moins il avait été laid, contrefait! Mais vingt ans, de la figure, de la fortune!... Ah! qu’il est heureux, ce monsieur-là! Pauvre André! on ne fera plus attention à toi... Mais que pouvais-tu espérer? Ne sais-tu pas qu’une distance immense te sépare de l’aimable enfant? Son père ne te regarde-t-il pas avec mépris?... Je sais tout cela, et cependant l’arrivée de ce neveu ajoute encore à mes chagrins.

Cette fois, je suis aussi curieux que Lucile; je brûle d’apercevoir le nouvel habitant de l’hôtel. Je me place à une fenêtre de mon carré, et je ne tarde pas à voir passer le jeune héritier. En effet, il est grand, assez bien fait, sa figure est régulière; mais quel ton arrogant avec ses valets, quelles manières lestes et impertinentes, quelle fatuité dans la mise, le maintien! il ne reste dans la cour que cinq minutes pour donner des ordres, et il a déjà passé plus de cent fois sa main dans ses cheveux, rajusté les bouts de son col et arrondi les parements de son habit. Est-ce qu’un tel homme peut être aimable, spirituel, sensible? il me semble que non, et je me flatte en secret qu’il ne plaira pas à Adolphine.

Je ne quitte pas ma chambre de la journée; je n’ose descendre chez madame, je crains de rencontrer le jeune marquis; je reste chez moi triste, pensif, inquiet.