Vers le soir Lucile vient me voir, elle me demande la cause de mon humeur; je serais bien fâché qu’elle la devinât, et cependant je ne puis prendre sur moi de cacher ma tristesse. Lucile fait ce qu’elle peut pour dissiper ce qu’elle appelle ma mélancolie; mais cette fois tous ses efforts sont vains, et la jolie femme de chambre se met en colère: elle prétend que je deviens très-maussade et que je ne mérite pas que l’on ait autant de bontés pour moi.

Je laisse dire Lucile; elle pourrait m’adresser les plus sanglants reproches que je n’y ferais pas attention: je ne songe qu’à Adolphine et à ce jeune homme qui vient d’arriver à l’hôtel. Voyant que je ne suis point ému de ses discours, Lucile emploie un autre moyen: elle se jette sur une chaise, et se met à sangloter. Ce n’est point à dix-sept ans et demi qu’on est insensible aux larmes d’une femme, je crois même qu’à tout âge les pleurs de la beauté doivent trouver le chemin de notre cœur.

Je tâche donc de calmer ma jolie pleureuse, qui s’écrie que je suis un monstre, un perfide, un petit traître; que je lui fais déjà des infidélités. J’ai beau lui jurer qu’elle se trompe, tout ce que je dis est inutile... Ce n’est pas avec de simples paroles que l’on persuade Lucile: elle prétend connaître le monde et les hommes... Avec elle, je devrais faire rapidement mon chemin.

Enfin, j’ai séché ses pleurs; elle commence à me trouver plus gentil, mais en me quittant elle m’engage à ne plus avoir de ces humeurs-là si je veux toujours plaire aux dames. Elle est partie; je songe à la différence qui existe dans les sentiments que me témoignent les trois femmes que j’aime le plus. Adolphine, d’un mot, d’un sourire, me rend heureux, elle paraît avoir pour moi la plus tendre amitié; elle me voit toujours avec plaisir... Mais quand je ne suis pas auprès d’elle, elle n’est pas triste, elle se livre de même à tous les amusements de son âge... peut-être alors ne songe-t-elle plus à moi. Lucile m’adore, à ce qu’elle dit, à chaque instant du jour elle pense à moi, elle voudrait être près de moi. Mais son amour est exigeant: si je suis distrait, préoccupé, elle me querelle; il faut ne voir qu’elle, ne penser qu’à elle, il lui faut sans cesse de nouvelles preuves de tendresse... Il me semble que cet amour-là est un peu égoïste. Manette me trouve toujours bien; que je sois triste ou gai, que je lui parle de Lucile ou d’Adolphine, Manette me témoigne toujours la même amitié, il lui suffit de me voir pour être contente... Bonne sœur! ah! je suis bien sûr que ton cœur ne changera jamais: l’amitié est plus solide que l’amour.

Le lendemain matin, je sors pour me rendre chez M. Dermilly, qui m’a fait demander. En passant sous le vestibule, je me trouve vis-à-vis du jeune marquis et de Champagne. Je m’incline devant le neveu de M. le comte: il me regarde, se penche vers Champagne, et je l’entends lui dire:—A qui appartient ce garçon?

A qui j’appartiens!... Quelle impertinence! suis-je donc en effet un valet? Champagne répond tout bas au marquis; celui-ci sourit dédaigneusement, en prononçant assez haut pour que je l’entende:—Ah! ah!... c’est le Savoyard dont mon oncle m’a parlé.

—Encore le Savoyard!... Le ton insolent dont ce jeune homme a prononcé ces mots me fait monter le rouge au visage; je suis prêt à retourner sur mes pas... à lui demander si son intention est de m’insulter... Ah! je sens que j’aurais du plaisir à me disputer, à me battre avec cet homme que je déteste déjà!... Mais il n’est plus là... Mon sang se calme; je frémis de la pensée que j’ai conçue!... Dans la maison de ma bienfaitrice, je chercherais querelle à un parent de son époux!... Est-ce donc ainsi que je reconnaîtrais tout ce qu’elle a fait pour moi? Ah! André, éloigne-toi plutôt de cette demeure; fuis avant d’être coupable, et pendant que tu es encore digne des bienfaits de la bonne Caroline.

Je me rends chez M. Dermilly.—André, me dit-il, j’ai une proposition à te faire; je désire qu’elle te soit agréable, mais songe que tu es entièrement libre de suivre ton goût. Depuis quelque temps, ma santé n’est pas bonne; les médecins m’ont conseillé le changement d’air. Je suis décidé à faire un voyage en Suisse; il y a longtemps que je désire parcourir ce beau pays, qui offre tant de merveilles à l’œil du peintre, comme à celui de tout homme qui sait apprécier les beautés de la nature. Dans huit jours je partirai: si tu veux m’accompagner, nous ferons ensemble ce voyage.

—Si je le veux? dis-je en prenant avec force la main de M. Dermilly. Ah! monsieur!... vous ne pouviez m’emmener plus à propos! Oui, je partirai quand vous voudrez; demain, aujourd’hui même, je suis prêt à vous suivre.

Mon empressement à partir, la chaleur avec laquelle je m’exprime, paraissent surprendre M. Dermilly: il m’examine, et semble vouloir pénétrer ma pensée.