—Et Adolphine te témoigne la même amitié?
Le nom d’Adolphine me trouble, et je balbutie:—Mademoiselle Adolphine... est si bonne... si aimable!...
Je ne puis dire plus, je crains de me trahir... M. Dermilly a cessé de me questionner, mais il me regarde... Je vois dans ses yeux l’intérêt mêlé à la douleur. Au bout d’un moment il soupire:—Pauvre André! s’écrie-t-il en me serrant la main.
Pauvre André!... O ciel!... aurait-il surpris mon secret!... Mais non, je n’ai rien dit qui puisse lui faire soupçonner le sentiment qui m’agite; cependant il semble avoir lu dans mon âme.—Tu partiras avec moi, André, me dit-il, ce voyage te fera aussi du bien; et au lieu d’attendre huit jours, je vais faire mes dispositions pour que nous partions après-demain.
—Irons-nous en Savoie, monsieur? lui dis-je au bout d’un moment.
—Pas cette fois, André, mais l’année prochaine, si ma santé me le permet, je te promets que tu iras avec moi embrasser ta mère...
Embrasser ma mère!... quel bonheur l’après une aussi longue absence! sur le sein de sa mère on doit oublier toutes les peines de l’amour!
Notre voyage est arrêté. Avant de retourner à l’hôtel, je me rends chez Bernard, auquel je vais annoncer mon prochain départ; je m’attends à la douleur de Manette; mais elle apprend mon voyage avec plus de calme que je ne l’aurais cru; il semble qu’elle soit bien aise de me voir m’éloigner de l’hôtel.—Tu ne devrais plus te séparer de M. Dermilly, me dit-elle, il est si bon, il t’aime tant! Ne serais-tu pas mieux près de lui que dans cet hôtel, dont le maître te fait mauvaise mine? En revenant de ton voyage, est-ce que tu retourneras chez M. le comte?—Mais... sans doute... pour quelque temps du moins...—Tiens, André, à présent que tu es un homme, que tu as des talents, il me semble qu’à ta place je ne voudrais pas rester dans cet hôtel... A quoi cela te mènera-t-il, si ce n’est à t’accoutumer à vivre en grand seigneur?
Je crois que Manette a raison; mais ma bienfaitrice n’a-t-elle pas le droit de disposer de moi, et aurai-je jamais la force de m’éloigner d’Adolphine? Je ne pense pas en ce moment au marquis de Thérigny.
En arrivant à l’hôtel, apprenant que madame la comtesse est seule avec sa fille, je me rends en tremblant dans son appartement, pour lui faire connaître les intentions de M. Dermilly.