—Oh! non, madame! non, jamais je ne changerai!... jamais je n’aurai d’amour pour une... pour qui... pour...

—C’est assez: vous pouvez partir. Je me charge de présenter vos respects à M. le comte.

Je vais m’éloigner intimidé du ton de ma bienfaitrice, mais elle reprend bientôt avec un accent plus doux:

—André, n’oubliez jamais que vous avez passé une partie de votre jeunesse dans cette maison... que je vous aime comme mon fils... que votre bonheur fut toujours mon plus cher désir.

—Moi l’oublier, madame... ah! jamais!... vos bienfaits sont gravés dans mon âme; puissé-je un jour être à même de vous prouver ma reconnaissance!

La bonne Caroline me presse dans ses bras. Adolphine s’avance... Un regard de sa mère semble arrêter ses pas; mais elle me tend la main en signe d’adieu, et je presse cette main chérie qui tremble dans la mienne... C’en est fait, je m’éloigne; je quitte cet hôtel où j’ai passé huit années de ma vie... Peut-être eussé-je été plus heureux en n’y entrant jamais!

CHAPITRE XXII
RENCONTRE INESPÉRÉE.

—Me voici, monsieur, dis-je à M. Dermilly en arrivant chez lui; j’ai pour jamais quitté l’hôtel, et, si vous le permettez, je resterai avec vous.

—Si je le permets, mon ami! dit M. Dermilly en me pressant dans ses bras; ah! ta présence adoucit mes souffrances et charme mes ennuis: sois mon fidèle compagnon. Ce ne sera pas pour longtemps, André; mais du moins c’est ta main qui me fermera les yeux.

Je tâche de le distraire de ces tristes pensées en lui racontant ce qui s’est passé a l’hôtel et ce qui a causé mon départ. Il m’écoute attentivement.—Tu as bien fait de prendre ce parti, me dit-il; en demeurant plus longtemps sous le même toit que cet étourdi qui affecte de te mépriser, tu aurais pu oublier que tu étais dans la maison de Caroline... et je frémis en songeant à ce qui pouvait en résulter. Tu iras voir la comtesse... tu le dois, mais tu feras en sorte de ne point rencontrer des gens qui ne t’aiment pas. Va souvent chez Bernard et Manette; mais que ces bons amis viennent ici tant qu’ils le désirent, ils me feront toujours plaisir. Car, mon cher André, je ne suis qu’un artiste et je ne rougis point de la visite d’un honnête homme, de quelque classe qu’il soit. Si j’étais comte, il me semble que je penserais de même.