Me voilà de nouveau installé dans cette chambre où l’on me transporta blessé a l’âge de onze ans. La bonne Thérèse n’est plus, un domestique fidèle la remplace. Je retourne visiter l’atelier où Rossignol a joué sa scène de revenant. Je ne rencontre plus ce mauvais sujet; peut-être pour quelque fredaine a-t-il été forcé de quitter Paris; maintenant je ne serai plus sa dupe. M. Dermilly n’a pas depuis longtemps employé de modèles; sa faiblesse ne lui permet plus de travailler que fort rarement.—C’est toi, me dit-il, qui finiras ces tableaux que j’ai commencés.
Je n’ai point oublié mes bons amis; mais mon départ de l’hôtel m’a tellement occupé, que je suis excusable d’avoir tardé à me rendre près d’eux. Allons les embrasser; ils logent toujours au même endroit. Le père Bernard tient à sa mansarde, que cependant il aurait pu quitter, car son travail et celui de sa fille le mettent au-dessus du besoin; mais le porteur d’eau n’a point de vanité; et lorsque Manette lui propose de descendre d’un étage afin de moins se fatiguer, il lui répond:—Mes jambes sont accoutumées à me porter jusqu’ici, et mes amis à venir m’y chercher. Ceux qui, pour me voir, craignent de se fatiguer en grimpant un cinquième, me feront plaisir en restant chez eux.
A cela Manette n’ose rien répondre, son cœur lui dit que le cinquième ne me fera jamais peur. En effet je monte rapidement l’escalier, et je me retrouve dans les bras de mes bons amis. Avec quel plaisir je les embrasse! Bernard prétend que je suis un bel homme, Manette dit qu’elle me voit toujours de même, et moi je m’aperçois qu’elle est fort bien faite, et que ses dix-neuf ans lui donnent un certain air réservé, décent, qui lui sied fort bien.
—Je viens dîner avec vous, leur dis-je.—Quoi! tu ne retournes pas à l’hôtel? s’écrie Manette.—Non, je n’y retourne plus, je l’ai quitté pour toujours, et maintenant je demeure avec M. Dermilly.
Le père Bernard me demande l’explication de ce changement, et je lui conte tout. Pendant que je parle je suis frappé de la joie, de l’ivresse que témoigne Manette: en me revoyant elle était contente; mais depuis qu’elle sait que je n’habite plus l’hôtel, il semble qu’un délire se soit emparé d’elle: elle court, saute dans la chambre, elle rit et chante en même temps; le bonheur brille dans ses yeux; elle ne peut rester en place... C’est Manette à l’âge de huit ans lorsque nous dansions ensemble les bourrées de notre pays.
—Mon père! mon père! s’écrie-t-elle, il ne reste plus à l’hôtel!... ah! quel bonheur!... que je suis contente!—Eh! pourquoi donc cela? dit le père Bernard.—Ah! mon père, c’est que nous le verrons bien davantage maintenant! vous voyez bien que M. Dermilly nous permet d’aller chez lui... et puis André aura plus de temps... et puis il pensera plus à nous... il nous aimera bien mieux...—Bien mieux, Manette! est-ce qu’à l’hôtel je vous avais oubliés?—Non, non, mais c’est égal; ces beaux appartements, ce grand monde, ces beaux meubles, cela étourdit toujours un peu... Et puis on voit des personnes... qui... ah! André! que je suis heureuse!... ah! n’y retourne jamais!
—Jamais! s’écrie Bernard, et c’est ainsi qu’il reconnaîtrait les bienfaits de madame la comtesse?—Oh! mon père, pardon, je sais bien qu’il doit aller la voir quelquefois; mais il ne couchera plus dans cette grande maison où je n’aurais jamais osé entrer... Et ça pouvait lui donner des idées... car, mon père, André est un Savoyard, et il ne pouvait pas et il ne doit pas l’oublier. N’est-ce pas, André, que tu veux toujours te souvenir de ta naissance? que tu ne feras pas le fier?...
—Moi, Manette!... est-ce que je l’ai jamais été?—Eh! non, par Dieu! mon garçon, tu ne l’as pas été; mais je crois, en vérité, qu’il a passé quelque vertigo dans la tête de ma fille!... Elle n’a jamais tant parlé ni tant sauté depuis dix ans!
Je passe auprès de mes bons amis la journée entière; elle me paraît courte, car ils me témoignent tant d’amitié que mon cœur en est vivement touché. Lorsque le souvenir d’Adolphine vient rembrunir mon front et qu’il m’échappe un soupir, Manette, qui semble deviner ma pensée, s’empresse de me prendre la main, de me parler de ma mère, de mon pays, et elle trouve toujours le moyen de ramener le sourire sur mes lèvres. Le père Bernard, qui, en prenant des années, se donne un peu plus de repos, aime à tenir table et à trinquer avec moi en portant la santé de tous ceux qui me sont chers, tandis que Manette me dit tout bas en me souriant:
—André, quelle charmante journée j’ai passée! Oh! il y a bien longtemps que je n’avais été aussi heureuse!