Entouré de ces bons amis, je me sens aussi plus content; non, à l’hôtel je ne goûtais pas des plaisirs aussi purs, aussi doux. Pourquoi suis-je entré dans cette belle maison où j’ai laissé ma gaieté d’autrefois?

J’ai quitté mes amis vers le soir; avant de rentrer chez M. Dermilly, je ne puis résister au désir de passer devant l’hôtel: je n’entrerai pas, mais je regarderai les fenêtres. La voilà cette maison où j’ai passé mon adolescence, où j’ai reçu de l’éducation! là on a éclairé ma raison, mon jugement, nourri mon esprit... Mais j’ai payé tous ces avantages par la perte de ma tranquillité... Ah! je suis loin d’être ingrat; je ne devais pas élever mes regards vers la fille de ma bienfaitrice. Mais, toujours près d’elle, ai-je pu me défendre, me garantir de ce charme, de cet amour qu’elle sait si bien inspirer?... Pourquoi, m’ont-ils laissé pendant huit ans à même d’apprécier à chaque instant ses vertus, d’admirer ses attraits?... Parce que je suis un Savoyard, ils ont pensé que je n’avais pas un cœur!

Cependant madame la comtesse ne fut pas insensible; d’après tout ce que j’ai entendu, elle a connu l’amour, elle doit compatir à ses peines. On l’a mariée contre son gré, elle ne voudra pas contraindre l’inclination de sa fille. Insensé! et M. le comte, et le rang, et la fortune!... Ma bienfaitrice elle-même oubliera ses premières amours; à trente-six ans elle ne pensera plus comme à dix-huit... Avec l’âge s’effacent les peines du cœur, et on est moins sensible à celles des autres.

Après avoir passé près d’une heure devant l’hôtel, les yeux fixés sur les croisées d’Adolphine, je rentre enfin dans ma nouvelle demeure. Mais mon cœur se dit que, sans l’arrivée du marquis, je serais encore sous le même toit qu’Adolphine, et je ne puis m’empêcher de haïr celui qui m’a séparé d’elle.

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis que j’ai quitté la maison de M. de Francornard, et je n’ai pas encore osé me rendre chez ma bienfaitrice; je me contente de passer tous les soirs plusieurs heures devant l’hôtel. Lucile vient me voir quelquefois, et de préférence aux heures où je suis dans l’atelier, parce que j’y suis toujours seul et que Lucile aime le tête-à-tête. Elle m’apprend que depuis mon départ mademoiselle est fort triste et ne veut point aller au bal. Ah! Lucile, si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant cela! M. de Thérigny fait de grandes dépenses en chevaux, en voitures; on assure qu’il entretient une danseuse de l’Opéra; qu’il en entretienne dix! et qu’il ne pense pas à sa cousine. Mais son oncle le trouve charmant, parce qu’il lui envoie chaque matin quelque nouveauté de chez Chevet.

Lucile termine par son refrain ordinaire:—Je vous assure que je n’apprends plus l’anglais et que je n’écoute pas Champagne. Mais venez donc à l’hôtel, ce n’est pas bien de ne point aller voir madame.

J’en brûle d’envie, et je ne sais ce qui m’arrête!... Mais M. Dermilly lui-même m’engage à aller voir madame la comtesse. Ses désirs sont des ordres pour moi; je me rends à l’hôtel. J’ai soigné ma toilette; sans être coquet, je suis bien aise d’être habillé avec goût; en secret je désire plaire. Je suis presque aussi bien mis que M. le marquis, et Lucile assure que j’ai une tournure fort distinguée.

Je tremble en entrant dans l’hôtel; et en montant l’escalier qui conduit chez madame, je pense que je vais voir Adolphine! Elle est toujours avec sa mère. Lucile m’aperçoit, elle court m’annoncer à sa maîtresse; au bout d’un moment elle revient me dire d’entrer. Me voici devant madame... Mais, hélas! je ne vois point celle que j’espérais trouver là.

Madame me témoigne beaucoup d’amitié; mais mon cœur cherche Adolphine; j’espère toujours la voir entrer... Elle ne vient pas; il faudra donc m’en retourner sans l’avoir vue?... Je ne sais si j’ai bien répondu à ma bienfaitrice, mais je crois qu’elle s’aperçoit de mon trouble, de mon impatience; malgré moi je tourne sans cesse mes regards vers la porte. Madame me demande des nouvelles de M. Dermilly; je n’en ai point de bonnes à lui donner, car sa santé s’affaiblit chaque jour. Jadis, en apprenant son état, la sensible Caroline eût tout bravé pour voler près de lui, maintenant elle se contente de soupirer... Les années ont fait leur effet.

Il faut que je m’éloigne, ma visite a été assez prolongée; je me lève; mais je n’y tiens plus, et je balbutie le nom d’Adolphine.